• Un heureux été à Trois-Pistoles

Je viens de passer l’été à Trois-Pistoles, dans le Bas-du-Fleuve, entre Rivière-du-Loup et Rimouski. Je jouais dans un théâtre. J’incarnais sur scène une musicienne passant l’été à Trois-Pistoles, dans le Bas-du-Fleuve, entre Rivière-du-Loup et Rimouski…


Dans la pièce, mon personnage habitait —avec trois autres filles— un chalet doté d’un piano à queue… Dans la vraie vie, j’habitais seule une maisonnette, la plus mignonne qui soit, tout près du fleuve. Derrière chez moi, un joli boisé, une vraie forêt enchantée, avec une grande épinette aux longues branches sous lesquelles je devenais une heureuse fée des bois… Le sentier qui menait à mon arbre était bordé de rosiers, de bosquets d’épervières et de marguerites, de gerbes mauves et de boutons d’or. Ce sentier longeait un gros rocher, de deux fois ma hauteur, strié de veines violettes et parsemé de mousses. Le matin, je déjeunais devant. Une vieille corde à noeuds traînait là, une « corde à Tarzan », attachée au sommet, pour grimper ou descendre directement. La forêt reprenait un peu plus loin, de l’autre côté de l’épinette. Pour y entrer, il fallait ouvrir une barrière, on aurait dit celle de Pierre et le Loup : tam-pam-pa-dam-pam-pam… Ici, j’entendais volontiers un cor français jouer une mélodie du conte musical de Prokofiev !

Dans cette forêt, j’ai passé des heures. Je coupais des branches mortes, je me taillais des chemins, j’enlevais les débris, je découvrais des jardins merveilleux, éclaboussés par la lumière qui traversait les branches. Quand il pleuvait j’y allais aussi, les parfums forestiers m’enivraient. En août, les champignons poussaient à vue d’oeil ! Alors, j’ai vu des amanites tue-mouches tacheter le terrain de leurs joyeuses couleurs. Sous les branches de ma grande épinette, le sol s’est couvert de cocottes vertes, on aurait dit des grosses chenilles immobiles. Les cormiers laissaient tomber un peu partout leur petites baies rouges, comme des bonbons qui égayaient mon sentier et les mousses du sous-bois.


Tout ça, c’était derrière ma maisonnette.

Devant il y avait un chemin et, de l’autre côté, par-delà les chalets construits sur la grève, le fleuve, qu’on appelle ici la Mer parce que l’eau est salée, parce que ça sent le varech et parce que les vagues claquent les jours de vent. La Mer, qui monte et qui descend inlassablement. Quand le soleil se couche dans ce vaste pays d’eau, amant de la lumière, les hérons immobiles goûtent à l’heure magique debout sur les rochers. Devant tant de beauté, j’ai sorti mes pinceaux, mes toiles et mes tubes. La tête pleine de bleus, de verts, de violets, j’ai peint. Des petits tableaux, en attendant les grands.

À la fin, je suis allée à Rivière-du-Loup participer à une fête qui célèbre le fleuve en peinture et qu’on appelle la Marée aux Mille Vagues. Sur les quais, une gigantesque toile est tendue et chacun y peint sa portion. Après une heure, on arrête tout, on déplace la longue bande de canevas, et d’autres peintres s’attèlent à l’ouvrage, sur un nouveau segment de la toile, avec un nouvel assortiment de couleurs. Ainsi de suite, tout au long du jour. J’ai peint entre 13 h et 14 h avec du jaune, du bleu gris, du bleu marine, du brun et du blanc, au son des chansons dynamiques du poète Raoûl Duguay. Derrière moi, un peintre accompagnateur commentait avec pétillant l’évolution de mon tableau. La belle heure ! Je riais, il faisait bon, l’air était transparent, le fleuve était joyeux. Le soir mon bel amoureux pistolois est venu me joindre, nous avons jasé sur une petite plage de sable et, ensuite, mangé au restaurant Le Boucaneux des moules bonnes à pleurer…


Tout au long de l’été, au cours de mes promenades, je ramassais des cailloux et je les mettais sur ma galerie, les noires avec les noires, les roses avec les roses, en cercle, en ligne, en pointe… Lors de sa visite chez moi, mon neveu de huit ans, Marouan, a trouvé dans un champ, près d’un lac, un crâne de vache ! En attendant de le peindre et de lui rendre, j’ai posé son trophée devant ma maison, au milieu de mes cailloux, comme un gardien de la paix qui repousse les idées chagrines. Mission accomplie ! Le bonheur a régné, dans mon Trois-Pistoles à moi…


Me voici de retour. Nous sommes septembre. À Montréal. Sur une des îles du fleuve Saint-Laurent. Ce fleuve qui console de la peine et donne de la joie à nous tous qui aimons la Mer. Cet été j’ai joué au théâtre. La prochaine fois, vous viendrez me voir !

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