• L’artisan verrier

Il y a deux mois, je rentrais à Montréal après un été dans le Bas-du-fleuve où j’ai vécu en Bohémienne. J’ai alors tenté de me faire à nouveau à la vie urbaine, au téléphone et à l’Internet, dans la solitude et le confort de mon troisième étage, au milieu du quartier où j’habite. C’est un quartier qui a déjà connu des heures de gloire mais dont la rue principale est maintenant délabrée, avec des restaurants fermés et des vitrines placardées, garnies de graffitis. Quel contraste avec la douceur de vivre que je viens de connaître à la campagne !

Pour m’y faire, je décide de plonger dans cette réalité qui me semble soudain si étrangère et si laide. Ce soir, je pars en ballade. Je serai touriste chez moi.

Me voilà qui marche sur la rue Sainte-Catherine, entre Pie-IX et Viau. Pauvre Catherine ! Elle a pourtant déjà représenté fièrement le rêve d’un groupe de Canadiens français qui voulaient créer un quartier chic à l’image de leur nation, pour faire pendant aux riches quartiers des Anglais situés dans l’Ouest de la ville. À la fin du XIXe siècle, ces gens pleins d’ambition s’étaient proposés de faire fleurir ici, dans l’Est, une bourgeoisie d’affaires canadienne-française. Leur projet n’était pas anodin, car à l’époque on croyait que les Canadiens français n’étaient pas faits pour le commerce. C’était le bon Dieu lui-même qui avait décidé ça… Il était donc révolutionnaire de vouloir que la nouvelle ville de Maisonneuve soit industrielle, riche et… française. On allait l’orner d’œuvres d’art et de monuments d’architecture, de fières avenues et de parcs élégants. On allait faire de l’argent et réinventer la cité.

Ce rêve eut lieu, mais ne dura guère. La conjonction des dépenses militaires du début du nouveau siècle et des dettes de la Ville allait obliger celle-ci à déclarer faillite. Aujourd’hui, Maisonneuve est devenue un quartier, annexé à Montréal et lié par un trait d’union à sa voisine, Hochelaga. Dans l’esprit du public, ce nom est maintenant synonyme de pauvreté… La plupart des Montréalais ignorent même l’existence de son histoire et de ses rêves grandioses.

Ce soir, c’est l’automne et je marche parmi les splendeurs passées de ce quartier défiguré. Tiens, voilà la boutique d’un artisan verrier hongrois installé depuis peu, et à qui j’ai réservé une lampe il y a quelques mois. J’avais oublié ! Je vais entrer pour m’assurer qu’il l’a toujours.

La première fois que j’ai vu cet homme, son allure m’a frappée : il était grand, avec des mains immenses, le dos voûté et un regard très doux. Au milieu de ses plantes vertes, de ses vitraux et de ses lampes extraordinaires, je l’avais surpris en train de jouer du piano ! Nous étions aussitôt devenus amis. J’avais joué moi aussi, nous avions parlé, et il m’avait chaleureusement invitée à revenir.

Ce soir, cinq mois plus tard, j’y vais. J’ouvre la porte, j’entre et j’aperçois une femme, assise au piano. Elle est grande, avec des mains immenses, le dos voûté et un regard très doux. Est-ce la femme de l’artisan ? Sa sœur peut-être ? À peine ai-je le temps de m’interroger que je la vois s’avancer vers moi, me sourire et me tendre la main en me disant : « J’ai beaucoup changé, n’est-ce pas ? »

Je suis sonnée. Mes neurones sont ébranlés. Il me faudra quelques secondes pour absorber cette réalité : mon artisan est devenu artisane !! En juin, je saluais un voisin et en septembre je le retrouve en disant « bonjour madame ! » Cet homme si sensible avec qui j’ai passé une soirée printanière me reçoit cet automne avec des talons hauts, une perruque, des ongles vernis et les poils des bras rasés !!!

– Que s’est-il passé ?

– C’est longtemps que je déguise moi, me répond-il avec son accent délicieux des pays de l’Est. Quand je installé ici, dans nouveau quartier, j’ai attendre, mais tout va bien, alors j’ai reprend mon personnage…

Il souriait, timide, avec l’air de se demander si je resterais son amie. Je bredouillais : « Je vous trouvais si exceptionnel en homme ! Vous êtes exceptionnelle en femme aussi, et je m’y ferai sans doute, mais ce soir… je suis abasourdie. »

Une heure plus tard, j’étais chez moi, étendue dans mon lit, songeant à mon retour récent, et je me disais que vraiment, on ne s’ennuie pas à la ville. Celle-ci est foisonnante et la vie s’y déploie de mille manières. On peut s’y sentir libre et s’exprimer publiquement sans crainte. Depuis septembre, quand j’entre dans la boutique garnie de vitraux, je ne vois plus ni un homme ni une femme, mais un être humain dont la présence dans mon quartier est une richesse. Ce soir-là, après avoir chassé ma nostalgie d’air pur et de vie sauvage, je me suis endormie plus calme, en me disant : « Vive la ville ! »

Cette entrée a été publiée dans Portraits, Quartier Maisonneuve, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *