Le Richelieu en crue…

Monique Désy Proulx
juin 2011

On le sait tous, la rivière Richelieu a débordé ce printemps.

Ce qu’on connaît moins, c’est la rivière elle-même, qui prend sa source dans le lac Champlain et court sur 124 kilomètres dans la région la plus fertile du Québec, avant de se déverser dans le fleuve Saint-Laurent à Sorel. Quand les Européens sont arrivés ici, ce cours d’eau était beaucoup fréquenté par les Iroquois, qui vivaient sur un territoire allant de l’actuel État de New York jusqu’aux rives du fleuve Saint-Laurent. La rivière était leur autoroute, leur «canoroute» en quelque sorte.

On l’a même appelée la rivière des Iroquois. Et la pensée européenne étant ce qu’elle est (et fut), on a imposé des frontières sans liens avec la géographie et coupé en deux ce pays amérindien. On a ensuite rebaptisé le cours d’eau, qui est devenu la rivière Chambly, à cause du fort du même nom qui se trouvait au milieu de sa course. Pourtant, son nom officiel, depuis 1650, était le Richelieu, pour souligner le rôle crucial en Nouvelle-France de Armand-Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII. Sur cette rivière, il y eut de nombreuses guerres au fil du temps, entre tribus amérindiennes, entre Indiens et Français, entre Anglais et Français. Et pour cause, son emplacement est si stratégique.

Aujourd’hui encore, le Richelieu joue un rôle crucial dans nos vies. À preuve, on en a entendu parler tout le printemps !

Quand la neige s’est mise à fondre, le lac a gonflé, des embâcles se sont formés et la rivière a débordé. Ce n’est pas la première fois qu’une telle crue arrive et il semble que l’on devrait réévaluer ce qu’on appelle « les zones inondables ». Se pourrait-il que l’on permette de construire des maisons là où il serait plus sage de ne rien bâtir ? Se pourrait-il aussi, comme je l’ai entendu, qu’il existe un canal de dérivation pour les inondations, mais qu’on l’ignore ? Enfin, se pourrait-il que l’on oublie que dame Nature est la plus forte et qu’il faut s’y soumettre ? Ainsi, quand on s’établit près de l’eau, on devrait peut-être opter systématiquement pour une construction sur pilotis, plutôt que de perpétuer la tradition inadéquate des caves qui ne servent souvent qu’à accumuler des biens inutiles…

En attendant de répondre à toutes ces questions, il y a des gens catastrophés, comme s’ils avaient vécu la guerre. Leur vie a basculé quand ils ont vu leurs maisons inondées, avec tout ce que cela implique de dégâts et de pertes, de moisissures et d’incertitudes. Certains se sont épuisés à poser de dérisoires sacs de sable en espérant qu’ils bloqueraient le chemin au mouvement impitoyable de l’eau, plusieurs se sont même fait ordonner de partir de chez eux. Quelle tristesse. Tout le Québec songeait à eux, tous se sentaient impuissants devant le malheur.

Mais il y avait l’armée. On a déployé un contingent de militaires et de réservistes de la base de Valcartier, près de Québec, pour prêter main-forte aux autorités et aux citoyens d’une dizaine des municipalités les plus touchées. Les soldats ont effectué des patrouilles, surveillé les maisons et participé aux évacuations de sinistrés. Quand les soldats servent ainsi à défendre le public contre le malheur, on dit oui à l’armée. Vive leur formation, leurs machines, leur force et leur organisation ! Cependant, comme on le sait, cette armée s’est retirée quand notre gouvernement suprême a décidé que c’était assez et qu’il fallait plutôt que les entrepreneurs profitent de la misère des gens pour s’enrichir. Il me paraît un peu sordide d’avoir à ce point le culte de l’entreprise privée… L’armée est donc retournée dans ses quartiers pour jouer à nouveau avec ses joujoux conçus pour tuer.

Au Québec, la réaction fut spontanée : on n’allait quand même pas abandonner ces malheureux dans la catastrophe ! Alors la véritable armée, ce furent tous les quidams qui se sont rassemblés par milliers pour aider les éprouvés. Ce fut l’heure de la Grande Corvée. Plus de 8 000 personnes se sont relevé les manches et sont venues à la rescousse, dans une vague de solidarité. La corvée fut tellement réussie qu’on a même demandé aux gens de cesser de s’y inscrire !

Pourtant, des catastrophes du genre, il y en a eu ailleurs au Québec. Moins spectaculaires, moins médiatisées, mais tout aussi réelles. On devrait peut-être les prévoir, ces dégâts qui risquent d’arriver de plus en plus souvent, et un peu partout, dans la mouvance des changements climatiques ? Nous sommes à l’ère des verglas, des pluies torrentielles, des neiges abondantes, des glissements de terrains, des tremblements de terre, des volcans qui s’éveillent, des ouragans qui grondent et des tornades qui frappent. La science a cru longtemps qu’elle pouvait dominer la Nature, aujourd’hui son rôle devrait consister à bien la connaître, cette Nature, pour en prévoir les réactions et prémunir les citoyens contre ses excès. Tout cela en sachant que lorsque le malheur frappe, les gens sont là, ce qui est tout de même réconfortant au moment où tout fout le camp.

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