• Sauvons les quais, sauvons le fleuve!

Me revoici à Montréal, après un deuxième été passé dans le bas-du-fleuve, à Trois-Pistoles. L’an dernier, j’y étais pour chanter. Cette année, j’y suis allée pour peindre. L’ancienne maison du notaire du village, transformée en centre culturel, m’offrait ses murs comme cimaises. Mon exposition s’intitulait « Un été à Trois-Pistoles » et m’a permis de vivre une saison dehors, pieds nus, à respirer les effluves d’algues, à marcher sur les galets, à peindre dans mon jardin. Au gré de ma liberté, j’ai appliqué des couleurs sur des canevas, j’ai réinventé la forêt et saisi la mer ensoleillée.


J’avais reloué le même petit chalet que l’année précédente, entouré de boisés enchanteurs. Pour aller marcher sur la grève, je devais traverser des propriétés construites sur le littoral. Toutefois, j’étais la bienvenue en certains endroits, là où j’avais des amis. J’allais donc souvent ramasser des feuilles de varech géant pour faire tremper dans mon bain. Je cueillais de la laitue de mer pour faire cuire mon poisson. Je collectionnais des cailloux pour en faire des sculptures éphémères. Et je flânais simplement, m’imbibant les poumons de cette odeur marine qui a le don de me procurer la paix. La vie d’artiste comporte des joies….

Or, tout au long de mon séjour, j’ai pensé qu’il n’était pas normal de devoir ainsi compter sur la gentillesse des uns et des autres pour accéder à la grève. J’ai été choquée de ne pas avoir d’office mon droit de passage pour profiter sans façon de ce fleuve qui fait partie de moi. Selon la loi, les berges appartiennent à tous. Mais quand la mer est fermée par des propriétés privées, qui peut se prévaloir de ce droit ?


Me revoici à Montréal, et j’écris pour dire que le fleuve Saint-Laurent est magnifique, mais que la plupart des Québécois n’y ont pas accès, puisqu’il faut y posséder un terrain pour goûter au bonheur tout simple de marcher les pieds dans l’eau et de ramasser des cailloux.


Le site géographique de Trois-Pistoles est un cadeau de la nature, juché sur un escarpement qui ouvre une vaste perspective sur la mer et ses îles. La revue National Geographic, dit-on, aurait affirmé que les plus beaux couchers de soleil au monde se produisaient à Trois-Pistoles. Or, rares sont les Pistolois ayant l’occasion d’en jouir, de ces moments de grâce. En effet, il n’y a aucun terrain public qui leur permette, à ces habitants du paradis, de s’asseoir et de méditer devant la beauté du monde.


Il y a bien un quai, oui. Un vieux quai en ciment, un peu penché, à l’extrémité duquel ne se trouve aucun banc, l’unique place pour s’asseoir étant constituée de quelques blocs de béton, posés là pour retenir des câbles d’acier, et placés juste à côté de vilaines clôtures de métal qui ferment le côté ouest, celui où notre ami Soleil disparaît tous les soirs dans ses splendeurs. Les amateurs font mieux de s’acheter un livre de photos s’ils veulent contempler leur pays…


À mon avis, les pouvoirs publics devraient s’empresser d’ouvrir le fleuve à la collectivité avant qu’il ne soit trop tard. Dans chaque ville et village ayant accès à la mer, la municipalité devrait acheter des terrains (quand il en reste) pour y faire des parcs et y tracer des sentiers permettant un contact entre la population et cette artère de vie. L’argent public devrait aussi servir à entretenir et à améliorer les quais qui, presque partout, au lieu d’être des lieux vivants et animés, sont tristement abandonnés. C’est la vie qui fait un pays réel et… attirant. C’est la vie qui fait le bonheur des gens. Mais les pouvoirs publics cherchent-ils le bonheur des gens ?


Me revoici à Montréal et des enfants sont morts dans le carnage d’une prise d’otages en Russie. Partout, les humains sont en deuil. Dans un contexte aussi abominable, mon été de peintre et mes bonheurs d’artiste ont-ils du poids ?


Je le crois. Le monde a besoin d’être consolé et les artistes sont des jardiniers qui cultivent l’espoir.


Mon bel été s’achève sur des nouvelles affreuses, mais je continuerai à chanter et à peindre. Pour célébrer la beauté. Pour m’ouvrir à l’Esprit. Et pour affirmer l’existence de cette révolution toute simple, celle qui consiste à être heureux.

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