• La ville pour les humains et « les humains sont de ma race »…

Mémoire présenté à l’Office de consultation publique de Montréal
au sujet du nouveau Plan d’urbanisme
Été 2004

Mon nom est Monique Désy Proulx et j’habite Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, dans la partie historique de l’ancienne ville de Maisonneuve, à côté du boulevard Notre-Dame. Je me suis particulièrement intéressée au développement urbain depuis que j’ai appris, il y a quelques années, que planait sur nos têtes la menace de voir le boulevard Notre-Dame transformé en autoroute ! Si je me présente aujourd’hui, c’est pour vous faire part de l’intérêt que j’ai acquis pour mon quartier d’adoption, mais qui — malheureusement — ne me semble pas partagé par les pouvoirs publics.


À mon avis, Hochelaga-Maisonneuve devrait faire l’objet d’attentions particulières de la part des autorités. D’une part parce qu’il recèle d’immenses richesses collectives qui nous en disent long sur nous-mêmes, et d’autre part parce qu’il a été l’objet de massacres au cours des années soixante-dix et que ces massacres exigent réparation. Tout comme le gouvernement fédéral a offert des excuses aux Canadiens d’origine japonaise qui avaient été maltraités pendant la Deuxième Guerre mondiale, la société québécoise doit des excuses à ces quartiers qui ont vu leur patrimoine démoli et leurs populations décimées par les décisions barbares et contre-productives prises dans le passé par nos élites. Des trésors d’architecture bordaient la rue Notre-Dame avant qu’on décide d’en faire un champ de courses. Depuis ce temps, la rue Sainte-Catherine souffre, et au lieu de corriger la situation, on a simplement collé une étiquette de pauvreté à ce quartier qui devrait au contraire faire l’orgueil de la ville et même de tout le pays.

Si j’ai décidé de me présenter à vous aujourd’hui, c’est que je suis sans cesse heurtée par la vision réductrice que nous avons, collectivement, d’un quartier qui a pourtant tellement à offrir ! Ne serait-ce que par le nombre d’enfants qui y grandissent, Hochelaga-Maisonneuve aurait déjà de quoi faire la fierté d’une nation qui croit en son avenir. Or, dans le résumé du nouveau plan d’urbanisme que j’ai eu l’occasion de consulter récemment, je n’ai toujours pas senti qu’on accordait à ce quartier la valeur qu’il mérite.

Je profite donc de l’occasion qui m’est offerte pour rappeler à ceux qui m’écoutent que le quartier Maisonneuve a été développé par des gens qui rêvaient d’une ville à l’européenne, d’une cité-jardin, et d’un lieu qui permettrait de démontrer que les Canadiens français étaient aussi capables que les Anglais de constituer une bourgeoisie d’affaires et d’avoir un quartier à leur image. Ces gens éclairés ont eu assez d’intelligence pour commander des œuvres d’art public, pour créer des bains publics, pour offrir à leur population des fontaines, des avenues larges, des parcs, et une vision urbanistique comme il ne s’en est jamais vu au Québec. Ce quartier est porteur d’un rêve, celui d’une revanche sur l’Histoire. Or, la Grande Guerre a précipité dans la faillite la ville de Maisonneuve, celle-ci s’est retrouvée fusionnée à Montréal, et une longue chute a déboulonné le rêve.

J’aimerais pourtant qu’on l’honore, ce rêve, et qu’on cesse d’associer l’est de Montréal à la misère, alors que c’est là qu’on trouve les plus belles promesses d’avenir. Si on reconnaissait la véritable richesse contenue dans ce coin de la ville (et plus qu’une richesse architecturale et historique, une richesse humaine), alors on n’aurait jamais l’idée de balafrer ces lieux d’une autoroute.

Le boulevard Notre-Dame renvoie directement à un problème global : celui de l’avenir de notre ville. Si cette artère redevenait une rue, si on cessait une fois pour toutes de vouloir en faire une voie royale pour l’automobile, si on l’utilisait comme levier pour mettre en place un réseau de transport collectif rapide sur rails, c’est tout le reste du réseau routier qui devrait alors passer à l’ère post-moderne. Cela pourrait avoir sur l’avenir de la ville et sur l’avenir du pays les conséquences les plus stimulantes. De toute façon, on devra bien, un jour, démolir ces mauvais souvenirs que sont les autoroutes métropolitaines et Bonaventure, ces monstres à grosses pattes qui ont saccagé des quartiers entiers au nom de la voiture et qui sont en train de se dégrader dangereusement.

Je rêve de ne plus avoir besoin d’auto à Montréal. Et pour cela, j’imagine un métro hors terre. Pourquoi les piétons devraient-ils s’enfermer comme des rats, alors que les voitures voyagent à l’air libre ? Qui regarde la ville, sinon les piétons et les cyclistes ? Les nouveaux transports collectifs, avec leur ligne aérodynamique et leurs vitres panoramiques, permettent de voir la cité, ses parcs, ses maisons, ses lieux publics, ses fontaines, ses rues, avec la neige, la pluie et le soleil. Et qu’on envoie plutôt sous terre les automobilistes, trop pressés pour ouvrir l’œil !

Plus encore, je rêve d’un Nouveau Tramway aérien, qui surplomberait la ville et son trafic, accordant priorité absolue à ses abonnés. Vancouver a son Sky Train, alors pourquoi pas, à Montréal, un Train du Ciel ? Je vais encore plus loin en songeant qu’un jour, à Montréal, les rails du transport rapide longeront le fleuve Saint-Laurent. Imaginons un tramway aérien qui ferait le trajet de Repentigny jusqu’à Dorval en passant par le bord de l’eau. Avec des arrêts stratégiques et des parcs de stationnement incitatifs. Des gens viendraient à Montréal même pour la simple expérience de monter à bord de ce train extra-ordinaire, à bord duquel le passager pourrait mesurer la beauté et la grandeur du fleuve dont l’Histoire nous a laissé la charge. Ce trajet pourrait communiquer avec un réseau de traversiers-autobus qui feraient la navette entre Longueuil et Montréal, tout comme n’a jamais cessé de le faire le traversier Québec-Lévis. Entre faire la file sur une autoroute puante ou s’en aller travailler avec le fleuve sous les yeux, est-ce que le choix serait si difficile à faire ? En ce qui me concerne, je serais trop heureuse de remiser ma voiture à jamais si on m’offrait de telles solutions de rechange.
Alors, ça voudrait dire qu’on a compris que les quartiers traversés par la « rue » Notre-Dame sont dignes du plus grand intérêt. Que les gens qui y naissent, y vivent et y meurent ont plus d’importance que ceux qui ne font que passer, et au plus vite d’ailleurs. Compris aussi que la richesse et la prospérité, elle est là, dans cette vie urbaine qui bat au bord du fleuve depuis plus d’un siècle. Le jour où on se rendra compte du potentiel que cela représente, on se trouvera bien aveugles d’avoir méprisé des lieux aussi bien pourvus aux points de vue géographique, sociologique et historique.

Cette entrée a été publiée dans Commentaires sur Montréal, Quartier Maisonneuve, avec comme mot(s)-clef(s) . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *