• Le quêteux et les flocons de neige

Au Québec, tout le monde chiâle contre l’hiver. On dirait qu’il n’y a pas moyen de vivre cette saison sans l’haïr. Moi, ça m’énerve, parce que j’aime l’hiver. Je me demande même si ce n’est pas ma saison préférée.


Pourquoi ? D’abord les journées sont courtes. Par conséquent, les soirées sont longues ! Combien de fois, en été, ai-je constaté qu’il était déjà onze heures alors que je n’avais même pas encore soupé, ni réalisé le quart des choses que je me proposais de faire avant d’aller me coucher ! Tandis que l’hiver, c’est le contraire. La noirceur tombe si tôt que je sursaute souvent en regardant l’horloge. Comment ! Il n’est que 18 heures ? Je me trouve alors ravie de penser à tout le temps qu’il me reste pour lire, faire du feu, jouer du piano, écouter de la musique ou terminer un tableau. Un cadeau ! Autant l’été je vis dehors, les pieds dans l’herbe et les cailloux, autant l’hiver me rend sédentaire et me plonge dans mes pensées. Je me délecte de ces soirées solitaires où la lecture m’absorbe. Une lampe éclaire mon livre et laisse la pièce dans une lumière douce. Allongée sur mon canapé, le dos bien calé sur des coussins, je suis aux anges. J’aime le feu qui crépite et le silence de l’hiver.

J’aime aussi sa forêt blanche, comme une cathédrale, et ses grands conifères alourdis par la neige. Les pieds font couic couic en marchant, et ça sent la clarté jusque dans les narines. Avec le ciel bleu du nord, la lumière éclabousse et les pastels s’étalent. L’hiver est plein de couleurs ! Je connais un fleuve prisonnier de glaces violettes et jaunes. J’ai vu des horizons pourpres, des ciels turquoise et des nuages orange. Bien sûr, pour voir il faut être à pied et au chaud, mais quand on a goûté à ces beautés, on retrouve ensuite la magie des flocons dans le moindre sapin d’un coin perdu de la ville enneigée.

Et ces flocons de neige ! Le seul fait qu’ils existent devrait suffire à nous faire aimer la saison froide. Chacun d’eux est un cristal de glace, une dentelle fabriquée par les doigts de la fée Nature. Et même si tous les flocons possèdent six branches, même si tous sont faits de simples molécules d’eau, il n’en existe pas deux semblables ! Pourtant, il en tombe chaque année 1 000 000 000 000 000 000 000 000. Cette quantité est si gigantesque qu’il faut, pour la nommer, puiser dans l’abstraite poésie des scientifiques : « 10 exposant 24 »…

Comment s’ennuyer dans un monde pareil !

Pour aboutir à la forme merveilleuse qui est la sienne, le flocon commence par agglutiner des molécules d’eau autour de son coeur, un infime grain de poussière. Déjà, un miracle se produit puisque cet embryon forme aussitôt un prisme à six branches ! Par quelle magie ces molécules se retiennent-elles ensemble avec autant de cohésion et… d’élégance ? Ce mystère, un physicien hollandais du nom de Van der Waals l’a décrit vers la fin des années 1800 et son travail a été honoré par un Prix Nobel en 1910. Les liens qui unissent les molécules d’un flocon de neige obéissent à des lois infiniment complexes, qui font que chaque flocon adopte la forme de sa propre histoire, de son parcours dans les grands espaces. En virevoltant dans les nuages, le flocon traverse différentes zones et passe par différentes températures. Au cours de ces péripéties, il lui pousse de véritables bras, qui ressemblent à des pétales de fleur ou à des tiges de fougère. Quand il fait froid, ses bras s’allongent ; quand il fait doux, ils raccourcissent et s’épaississent… Ainsi, il n’y aura jamais deux flocons identiques.

Hier soir, en allant au dépanneur, j’ai croisé dans la rue enneigée un quêteux qui m’a demandé de l’argent. Je le connais, il s’appelle André et je lui donne quelquefois ma petite monnaie. Hier soir, André était de mauvaise humeur. Je lui ai demandé pourquoi.

– Je suis tanné de l’hiver. Les journées sont toutes pareilles. La vie est plate.

– Hé ! T’es fou ! Ouvre-toi les yeux ! Si tu regardais les flocons de neige, t’aurais même pas l’idée de t’ennuyer. Les flocons, y’en a pas deux pareils, et chacun émerveille par sa beauté. C’est comme nous, les humains.

Il m’a souri doucement, avec l’air de dire que j’étais un peu flyée…

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