• Mon père et le débardeur

J’habite à Montréal, dans un vieux quartier de l’est de la ville, juste à côté du port, où les maisons de pierres, avec leurs galeries à barrotins tournés, voisinent des immeubles à six logements en briques, avec des escaliers de fer en colimaçon. C’est un beau quartier, populaire et varié. Tout près de chez moi, il y a une ancienne taverne, qui date du début du siècle dernier. Plusieurs des hommes qui se tiennent là sont des débardeurs.


Un jour que j’allais saluer le propriétaire, deux de ses clients m’ont invitée à m’asseoir à leur table. Ils m’ont demandé poliment qui j’étais et d’où je venais. Je leur ai répondu que j’avais passé mon enfance dans un village au bord du fleuve, fille d’un médecin qui s’y était installé pendant quinze ans et qui avait eu là-bas ses six enfants.

Or, aussitôt que je leur eus dit que ce village s’appelait Sainte-Croix-de-Lotbinière et que mon nom était Monique Proulx, l’un de mes hôtes se passa la main dans le visage et s’essuya le front, en s’exclamant : « Non, non, c’est pas vrai ! T’es pas la fille du docteur Proulx ? »

Cet après-midi-là, j’étais assise au fond d’une vieille taverne du quartier Hochelaga-Maisonneuve et j’avais devant moi un grand bonhomme d’une soixantaine d’années, un mécanicien de bateau, qui avait connu mon père durant son enfance et qui s’apprêtait à me raconter les circonstances dans lesquelles cette rencontre avait eu lieu. Manifestement, cela le bouleversait, car il ne cessait de s’éponger le front. Après avoir repris ses esprits, il me relata un événement qui avait marqué sa vie. Son anecdote illustrait bien le personnage que représentait pour lui, et pour bien d’autres, le docteur Proulx…

***

L’homme venait du comté de Lotbinière, d’un village voisin de Sainte-Croix. À l’âge de dix ou douze ans, il s’était fait mal au pied en dévalant le cap vers le fleuve pour aller voguer en chaloupe. Cette fois-là, la sortie sur l’eau ne dura pas longtemps. Sans qu’il comprenne pourquoi, son pied se mit à enfler et à le faire souffrir. Après plusieurs jours de douleurs, sa mère consulta le vieux médecin du village, qui recommanda d’appliquer une couenne de lard… Mais, on s’en doute, c’était peine perdue et son pied continua à enfler.

Quelque temps plus tard, une tante qui était infirmière vint à la maison et reprocha à son entourage d’accepter un tel traitement. « Hé ! Laissez tomber les couennes de lard et allez plutôt voir le nouveau médecin qui s’est installé à Sainte-Croix. Lui, il est jeune, il est moderne, il utilise de la technologie. » Aussitôt dit aussitôt fait, on se rend chez le docteur Proulx qui radiographie le pied, sans toutefois réussir à apercevoir la cause du problème.

Les semaines passent et le pied continue à enfler. L’enfant boîte de plus en plus. Au bout d’un certain temps, il se retrouve à Québec, à l’hôpital Saint-Sacrement. Deux savants médecins se penchent sur sa blessure. Le garçon les entend qui discutent. Les deux spécialistes se posent alors la question suivante : « Où doit-on couper ? À la cheville ou au genou ? »

Dans ma taverne d’Hochelaga-Maisonneuve, mon nouvel ami me verse de la bière et me serre les mains. Il continue : « Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais figé. Et à ce moment précis, ton père est entré dans la salle d’examen. Je l’ai entendu dire aux deux médecins : “Laissez-le-moi encore quelque temps, je vais essayer quelque chose“ ».

Mon père retourna dans sa campagne avec le garçon et se mit à le traiter en lui faisant des injections quotidiennes, sans doute de pénicilline, et avec des doses de cheval, semble-t-il ! C’était peu de temps après la guerre et les médecins avaient droit à un certain nombre de doses de ce nouveau médicament. Dans les souvenirs de mon mécanicien de bateau, les piqûres étaient affreusement douloureuses et les aiguilles, monstrueusement longues. Pendant les séances, mon père le faisait mordre dans une débarbouillette.

Après trois semaines de ce régime, la mère du garçon téléphona pour dire qu’elle voyait sortir de la plaie un gros morceau tout noir. «Prenez une pince et retirez-le !», commanda mon père. « Je ne peux pas, lui répondit la dame, c’est trop gros, c’est trop laid, ça me fait peur. » La mère et son fils vinrent donc au bureau de Sainte-Croix. Papa aperçut alors, cachée depuis deux mois dans le pied malade et sans qu’aucune radiographie ait permis de l’apercevoir, une branche de bouleau…

Une fois dégagée de ce corps étranger, la plaie commença à guérir. L’enfant retrouva bientôt l’usage de son pied et de sa jambe. Cinquante ans plus tard, en me racontant cet épisode, il pleurait, me prenant dans ses bras et me répétant que toute sa vie, il avait su qu’il devait sa jambe au docteur Proulx.

Bien sûr, j’ai rapporté l’anecdote à papa, qui se souvenait des événements. Il m’a dit : « Ça me fait plaisir de penser que j’ai peut-être fait quelques bons coups dans ma vie. »

***

C’était il y a quatre ans. Aujourd’hui, nous sommes l’automne et mon père est mort. Il vient de partir sans laisser d’adresse, à 87 ans. Le docteur Proulx est disparu. C’était un homme simple et magnifique, qui aimait les gens et s’est fait aimer d’eux, dans une époque où un destin pouvait tenir à un geste d’attention, à un mot d’humour, à la générosité de quelqu’un qui se déplaçait sans cesse, dans des rangs enneigés, pour recoudre une cuisse charcutée par un porc ou pour décrocher un pendu dans une grange, et surtout, surtout, pour aider des femmes à accoucher, à toute heure du jour et de la nuit.

C’est cette médecine-là que mon père a pratiquée à la campagne pendant les quinze premières années de sa carrière. Et il a toujours gardé cette attitude, à la fois scientifique et humaine.

C’est pour ça que je l’ai tant aimé. Pour son charme indéfinissable et son naturel incontournable, et parce qu’aujourd’hui, dans mon petit coin de Montréal, je peux m’asseoir à table avec des employés du port en sachant que l’un d’eux a gardé de mon père un souvenir aussi fort et si touchant.

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Une réponse à • Mon père et le débardeur

  1. P.Des Forges dit :

    Bonjour Monique
    C’est une histoire (celle de ton père) très touchante…et tu as un don certain pour l’écriture.
    Mon grand-père était capitaine sur les Grands Lacs… et ce que tu décris me remet dans les histoires que l’on racontait.
    BRAVO pour tout ce que tu as fait!

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