• L’hiver au temps du tavernier

Tant pis si tu es menteur, tavernier sans tendresse
Je serai saoul dans une heure, je serai sans tristesse
Jacques Brel

Près de chez moi, il y a une taverne, un commerce d’un autre temps, conçu selon des critères qui surprennent aujourd’hui. Par exemple, les fenêtres qui donnent sur la rue sont garnies de blocs de verre opaques, de sorte qu’on ne voit pas l’intérieur. Ces vitres de couleur ambre, disposées en losange, donnent vaguement l’impression d’être à l’église quand on entre chez M. Lippé, le propriétaire de ce haut lieu de l’histoire du quartier Maisonneuve.


Gérald Lippé a été élevé dans ce commerce, que son père avait ouvert dans les années 40. Il se souvient du jour où, petit garçon, papa lui a confié une enveloppe, avec mission de la remettre à monsieur le curé et interdiction formelle de regarder à l’intérieur. L’enfant l’avait quand même ouverte, constatant avec stupéfaction qu’elle contenait une liasse de beaux billets : 500 $ en tout ! Ainsi, l’ecclésiastique fermerait les yeux sur l’existence de ce débit de boissons où les débardeurs et les ouvriers allaient se réfugier. Située à côté du port, au milieu d’un quartier rempli d’usines et de manufactures, la taverne connut de belles années. De cinq à six serveurs y travaillaient à temps plein et ça ne dérougissait pas, tous les jours sauf le dimanche, de neuf heures le matin jusqu’à dix heures le soir.

Aujourd’hui, les choses vont autrement. Le commerce ne compte plus que sur une poignée d’habitués. Quand les pouvoirs publics ont détruit la rue Notre-Dame, en 1972, ils ont chassé le gros de la clientèle de la Taverne VV. VV pour ViauVille, quartier de la biscuiterie Viau. D’autres usines avaient fait de ce coin un des plus industrieux d’Amérique du Nord. On y produisait non seulement des biscuits et du pain, mais aussi des chaussures par milliers. Et des vêtements. Et des bateaux. Depuis, le port s’est vidé et les usines ont fermé leurs portes, mais rien n’est venu remplacer cette activité.

Pourtant, la Taverne, elle, a persisté. Gérald garde le cap et tient la roue, seul du matin au soir et six jours par semaine, malgré les lourdeurs bureaucratiques que notre société lui impose. Bien qu’il soit de petite taille, ce gentil tavernier agit en père de famille avec ses clients, grands gaillards qui débarquent régulièrement chez lui et qu’il met sagement à la porte à dix heures le soir, leur évitant ainsi de trop se soûler. Les prix qu’il pratique sont d’un autre temps : deux dollars pour une bière. Et il refuse le pourboire ! « Je suis propriétaire ici. Votre patronage, madame, me suffit amplement. Merci de revenir. »

À plusieurs occasions, sa taverne a servi de quartier général à des protestataires. On s’y est réunis pour s’opposer à l’autoroute que le gouvernement veut construire dans cette partie résidentielle et historique de la ville. On s’y est aussi réunis pour tenter d’empêcher le rapt de la fontaine de Riopelle que les élites financières sont venues chercher en 2002 afin de décorer leur place d’affaires du centre-ville. On s’y est encore réunis pour tourner le film Maurice Richard. Sur le grand écran, j’ai vu M. Lippé côtoyer le beau Roy Dupuis et circuler joyeusement parmi de faux joueurs de hockey plongés dans le passé.

Bref, mon tavernier connaît son monde. Sur le mur extérieur de son immeuble, on a collé la reproduction géante d’un tableau intitulé Gérald et l’esprit de la forêt. Un homme y est assis, seul, au milieu de grands arbres. À mes yeux, il symbolise bien M. Lippé entouré de ses clients.

Depuis quelques années, pour faire comme les autres, le commerçant a accepté d’installer sous son toit des machines à sous de Loto-Québec. Quelques pauvres hères passent maintenant leurs soirées à mettre de la monnaie dans des fentes et à voir leur porte-feuille se vider devant ces dessins de poires et de pommes qui refusent trop souvent de s’aligner afin de les enrichir.

Au début de l’hiver, attirés par le gling-gling de ces machines abrutissantes, trois jeunes hommes sont entrés, vers la fin d’une soirée tranquille, armés de carabines. Ils ont obligé les deux seuls clients, affolés, à se coucher par terre. Ils ont ordonné à M. Lippé de leur céder l’argent du jeu. Plutôt que d’obéir, Gérald a donné à l’un des trois bandits un bon coup de poing en plein visage ! Celui-ci a rebondi parmi les chaises et s’est effondré sur le terrazzo. Voyant cela, un de ses acolytes a frappé le tavernier par derrière, avec la crosse de son fusil, lui brisant le crâne, lui fracturant les clavicules et le laissant pour mort. Un client avait un cellulaire et a fait venir la police, tandis que deux des brigands s’enfuyaient les mains vides, abandonnant leur compagnon, inconscient, sur le sol.

Dans le quartier, le bruit a couru immédiatement : « M. Lippé s’est fait attaquer ! Il est à l’hôpital… » « Gérald a tué le gars… » « La taverne est fermée, peut-être pour toujours. »

Tout cela est arrivé il y a deux mois. Or, la semaine dernière, par une belle soirée enneigée, j’ai aperçu M. Lippé devant sa taverne en train de pelleter son entrée. J’ai vite marché à sa rencontre : « Hé ! Quel plaisir de vous voir ! Un vrai revenant… » Il m’a raconté les détails de sa mésaventure : « C’est la première fois qu’une chose pareille arrive en 64 ans. On a vu ça ailleurs, mais pas chez moi. Le monde est dans un état de déchéance. »

Pendant la vingtaine de minutes où je lui ai parlé, les passants s’arrêtaient pour lui serrer la main, s’enquérir de sa santé, lui demander s’il ouvrirait à nouveau son commerce. Des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, presque tous ceux qui marchaient sur le trottoir saluaient mon tavernier plein de tendresse. De gros flocons tombaient doucement du ciel et la blancheur de l’hiver donnait le sentiment que la vie citadine était bonne, dans ce quartier populaire bafoué par les pouvoirs publics et si mal connu des policiers que ceux-ci ont admis n’avoir jamais mis les pieds dans la Taverne Lippé, même s’ils patrouillaient le coin depuis des années!

Voilà qui est drôlement symptomatique de l’attitude de nos dirigeants : ils passent sans le voir à côté d’un trésor. Ainsi, ces chefs aveugles abandonnent à leur sort les monsieur Lippé de ce monde, qui tiennent bon malgré l’adversité et qui rendent aimable le quotidien.

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11 réponses à • L’hiver au temps du tavernier

  1. Louis dit :

    Depuis ce temps, nous attendons toujours la réouverture de ce joyau de Viauville…

  2. Mario Lippé dit :

    Bonjour,

    J’ai été informé de votre chronique par une amie. Je trouve que vous avez très bien rendu les différents événements entourant la vie de mon père. Je vous remercie pour ce très beau témoignage.

    Mario

    • Danielle Serre dit :

      Bonjour Mario,

      En navigant sur internet, quelle fût ma surprise de tomber sur l’histoire de ton père et de la taverne VV. Un bel hommage tout à fait mérité.

      Si tu veux bien, j’aimerais bien avoir des nouvelles de toi et de ta famille.

      Au plaisir.

      Danielle

  3. Carl Lippé dit :

    Bonjour,
    je suis du nom de famille de Lippé et suis curieux de savoir vos origines. Ce nom est assez rare au Québec et je suis fier de le porter, mais ses origines restent assez sombres pour moi. Pour ce que j’en sais, dans mon cas il proviendrait de la royauté allemande. Quelque part aujourd’hui probablement appelé Delmont en Allemagne. Mon grand-père s’appelait Richard Lippé et il est parti d’Allemagne vers 1920 pour s’installer au Québec. Voilà, peut-être sommes nous cousins germains sans le savoir! Bravo pour l’histoire, elle est très intéressante et bien écrite.
    Carl Lippé

  4. Minoque dit :

    Bonjour M. Carl Lippé,

    J’ai écrit sur Gérald Lippé, mais cela ne fait pas de moi une Lippé! Je suis tout de même contente de lire votre histoire…

    Monique Désy Proulx

  5. Philippe Côté dit :

    Le mardi 3 mars 2009, à la Taverne VV aura lieu le lancement du livre de Jacques Keable sur le Vol de la Joute, la sculpture-fontaine de Jean-Paul Riopelle.

  6. Louise Lippé dit :

    Bonjour Monique,

    Demain samedi le 24 octobre 2009 sera la dernière journée du Tavernier. Hé oui il dira un dernier salut à ses clients et amis. J’afficherai votre texte sur le mur, car je trouve que c’est un très bel hommage que vous lui faites et je crois qu’il ne l’a jamais lu.

    Si vous lisez ce message avant demain 16h30, votre visite sera appréciée, vous êtes la bienvenue pour lui serrer la main.

    Merci.

    Je suis Louise, la fille du Tavernier.

  7. guy Lamoureux dit :

    Bonjour Mario Lippé,

    Te souviens-tu de moi, Guy Lamoureux de l’UQAM. J’aimerais entrer en contact avec toi. J’ai déja rejoint Bok et Jeff. Le quatuor serait enfin réuni.

    Tu peux me contacter sur LinkedIn.

    http://ca.linkedin.com/pub/guy-lamoureux/6/a56/944

    A la prochaine.

    Guy Lamoureux

  8. Robert V dit :

    En janvier dernier j’ai récemment emménagé dans un appartement (condo) situé sur la rue Sainte-Catherine Est dans le lieu dit Viauville. Je travaille dans le quartier et plusieurs collègues m’ont dit que l’édifice que j’habite abritait auparavant une taverne de quartier. J’ai donc fait une petite recherche avec Google et je suis tombé sur votre texte. Merci pour ce travail d’historien qui me permet de savoir maintenant que j’habite dans ce qui fût une institution populaire du quartier.

    • Minok dit :

      Merci de votre mot! J’ai vu que l’immeuble avait été transformé et la taverne est devenue chose du passé, malheureusement.

    • Mario Lippé dit :

      Bonjour Robert,

      J’espère que le condo a conservé quelques vestiges que fût ce logement avec ses grandes pièces et ces nombreuses moulures en chêne. J’ai passé plusieurs années de ma jeunesse dans l’un de ces logements et j’ai travaillé à la Taverne qui a appartenu à mon père. Comme tu le dis, ce fût en quelque sorte une institution populaire où plusieurs travailleurs du quartier ont passé plusieurs bonnes heures à discuter et à rire. J’espère que tu te trouve bien dans ton nouveau quartier. Bien du bonheur dans votre logis ! 🙂

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