• À la vide fontaine…

Quand j’étais adolescente, il suffisait que j’enfourche mon vélo pour me sentir envahie par un bonheur sans mélange. Aujourd’hui, rien n’a changé. À l’arrivée du printemps, mon véhicule à deux roues me donne toujours autant de joie. Cette année, depuis deux semaines que je monte sur ma selle, je suis à nouveau libre, dans mon île où explosent les couleurs et embaument les lilas. Après un hiver casanier, je retrouve le plaisir tout simple de sortir quand je veux et où je veux. Je sillonne la ville, les jarrets tendus, les narines frémissantes, les oreilles au vent, l’oeil aux aguets… Je cavalcade en zigzaguant. Sans peur et sans reproche, je lâche mes guidons et file droit, les bras ballants. J’ai douze ans, avec mes cheveux blancs. En vélocipède, le temps me catapulte dans l’éternité.

Pour une cycliste, Montréal est un régal. Assise sur un presque plat pays, la ville se laisse parcourir. De temps en temps, ma deux-roues et moi sommes relayées par le métro, qui nous accepte à bord, à condition bien sûr d’être assez en forme pour hisser la bicyclette par-dessus la guérite des guichets, l’immobiliser le long des escaliers roulants et la tenir à bout de bras en remontant les marches, tout cela – évidemment – hors des heures de pointe. N’en demandons pas trop, quand même !

Aujourd’hui je ne râlerai pas là-dessus. Il faut bien payer sa liberté ! Les transports en commun ne vont tout de même pas se mettre à faire la part trop belle aux cyclistes. Sinon, que deviendrait la ville ? On pourrait aussi bien se retrouver sans pollution et sans congestion routière. Holà ! On en a besoin, de notre congestion : les chroniqueurs radio doivent parler du trafic. On a aussi besoin de notre pollution : les entreprises doivent construire des autoroutes, les pétrolières remplir de mazout les réservoirs qui bordent le fleuve, les fabricants de bombes maintenir le rythme de l’économie…

Je ne râlerai pas non plus contre le fait que bien des pistes cyclables sont à l’abandon, que la nuit certaines d’entre elles sont noires comme chez le diable, qu’elles débouchent souvent sur d’abruptes chaînes de trottoir et que leurs trajets ne sont pas toujours prévus pour nous accommoder, nous les bêtes à deux roues. Non, je ne dirai rien de tout cela.

Par contre, je parlerai d’une chose qui me heurte chaque année, au cours de mes pérégrinations cyclotourisques. Alors là, oui, je râle : quelqu’un peut-il me dire pourquoi tant de fontaines à Montréal ne fonctionnent pas ?

Il y a quelques années, j’ai combattu vaillamment avec d’autres citoyens pour éviter que nos élites financières et politiques arrachent du sol d’Hochelaga-Maisonneuve une fontaine monumentale installée là par son auteur, Jean-Paul Riopelle, tout content de voir son oeuvre trôner au pied du Stade olympique, cet immeuble emblématique et si souvent décrié. J’ai combattu vaillamment, et je n’étais pas seule. Les autorités mêmes de l’arrondissement appuyaient notre démarche. Depuis, nous avons perdu la joute, alors fin de l’épisode.

Cependant, il en reste des fontaines dans le quartier ! Et presque toutes passent l’été au sec. Pourquoi ? Pourquoi se battre pour une fontaine si on néglige toutes les autres ? Par exemple, devant les Bains Morgan il y en a une splendide, signée Alfred Laliberté, avec deux garçons en bronze qui jouent dans un bassin, ce qui provoque des jeux d’eau. Il vaudrait sans doute mieux que je dise « ce qui doit provoquer des jeux d’eau », puisque je n’ai jamais vu fonctionner cette fontaine ! Un trésor d’art architectural dort dans l’ombre, alors qu’il pourrait nourrir tant de gens comme moi. Ça me heurte. Et je râle.

Je râle aussi quand j’embarque sur ma bécane pour me rendre au centre-ville, que je longe la belle rue Lafontaine, pour aboutir dans le Parc Hochelaga, qui jouxte la piscine Davidson et s’ouvre sur un bassin en brique. Or, depuis tant d’années que je passe par là, y ai-je déjà vu de l’eau ? Nenni. Pourtant, la plupart des gens qui habitent le quartier ne possèdent ni voiture ni chalet pour se rafraîchir au bord d’une rivière, d’un lac ou du fleuve. Pourquoi ne peuvent-ils pas bénéficier de ce tout petit plan d’eau qui allégerait leurs étés trop chauds ? Cette fontaine n’est pas un chef-d’oeuvre, mais elle existe. Elle devrait fonctionner…

Pendant ma course, voici encore un autre plan d’eau à sec, cette fois dans le Parc Médéric-Martin, le long de la rue Gascon, un parc tellement joli avec ses deux longues rangées d’arbres qui forment une voûte de verdure au-dessus d’une allée aujourd’hui jonchée de semence d’érable, d’un jaune tendre et brillant. Au bout de l’allée, il y a un bassin en pierre… vide ! Par delà le parc, de l’autre côté de la rue, une église faite de la même pierre. À cause de la pente ascendante, on ne voit pas la rue et on croirait qu’une fontaine orne la façade de l’église. Ça fait un joli tableau. Cependant, une fois à côté du bassin, on découvre son fond desséché, refusant au passant le clapotis qui donnerait à la vie urbaine sa qualité de civilisation.

Pourquoi ? Dans un pays d’eau comme le nôtre, dans une île qui fut jadis parsemée de ruisseaux et d’étangs, pourquoi cette sécheresse ?

On a dépensé beaucoup d’argent devant le Marché Maisonneuve pour en arracher les pommiers qui fleurissaient le printemps, beaucoup d’argent pour couvrir de ciment le joli parterre en herbe où couraient les enfants… Alors, qu’on ne vienne pas me dire qu’on manque de ressources pour emplir d’eau nos claires fontaines !

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