Un automne chez la pianiste

Monique Désy Proulx
décembre 2011

Je ne sais pas ce que dit la météo sur le jour précis où commence l’hiver, mais selon moi, ça y est, c’est parti. Il y a de la neige dehors, je chauffe le poêle le matin en me levant, je rentre des bûches tous les deux ou trois jours et il fait noir à quatre heures et demie. Y’a pas à dire, il est fini ce doux automne qui a coloré nos jours pendant presque trois mois. L’hiver est bel et bien arrivé. Pour ma part, je vais en profiter pour hiverner. Je m’enferme afin d’écrire ce fameux livre que je mûris comme une pomme depuis près de dix ans. Je le produis cet hiver, je le cueillerai au printemps, vous le lirez l’automne prochain, dans un an.

Pour clore la saison qui s’achève et marquer la fin de cette période, j’ai organisé au Proulailler une rencontre que j’ai intitulée Un automne chez la pianiste. J’ai invité ma sœur Geneviève, qui vit et chante à Toronto, à présenter chez moi un récital qu’elle avait préparé avec deux musiciens — une pianiste et un contrebassiste, sous le titre Muse classique chansons magiques. Elle avait choisi des airs inspirés par des thèmes de musique classique et, mieux encore, dont la mélodie avait été carrément piquée par l’auteur de ces chansons.

Gainsbourg était un fervent de cette pratique. Il avait étudié le piano, il connaissait donc le grand répertoire et avait remarqué à quel point il regorge de belles mélodies. Il en a piqué plusieurs. Un exemple ? La célèbre chanson Poupée de cire, Poupée de son : c’est la copie exacte d’un thème de la toute première sonate pour piano de Beethoven (opus 2, no 1). Quand j’ai étudié cette œuvre à l’université, dans les années quatre-vingt, j’ai eu la surprise de m’en rendre compte. En découvrant le dernier mouvement, très romantique et enflammé, j’ai reconnu l’air de cette jolie chanson qui a fait connaître France Gall.

Et il y en a d’autres ! Babe Alone in Babylone, que Gainsbourg a écrite pour Jane Birkin, tire son air du troisième mouvement de la troisième Symphonie de Brahms. Sous la plume du poète, ce thème au souffle profond permet d’évoquer une starlette cherchant la gloire dans la Cité des Anges, en Californie. La jeune fille s’y perd : « Baby alone in Babylone, noyée sous les flots de Pontiac, de Cadillac, de Bentley à L.A., de Rolls Royce et de Buick dans la nuit métallique, noyée sous les flots de musique électrique, de Rock & Roll, tu recherches un rôle, tu cherches un studio sur les traces de Monroe ». Ça prenait bien Gainsbourg pour oser ce mélange ! Et ça marche… Les errances de notre modernité conviennent tout à fait à Brahms.

Il faut dire que ce compositeur allemand, que j’aime beaucoup, a inspiré plusieurs chanteurs français : vous souvenez-vous d’Yves Montand chantant « Quand tu dors près de moi, tu murmures tout bas le nom mal oublié de cet homme que tu aimais… » ? C’était le même thème, celui du troisième mouvement de la troisième Symphonie de Brahms, traité de façon légèrement jazzy. Il suffit de pitonner sur YouTube pour entendre l’œuvre originale, ainsi que les versions de Montand ou de Gainsbourg, et même celle de Enzo-Enzo, cette chanteuse française qui a obtenu le succès dans les années quatre-vingt-dix avec sa chanson Juste quelqu’un de bien, dont le refrain aussi est piqué à Brahms ! Quand une mélodie est bonne, elle l’est à toutes les sauces. C’est là une des caractéristiques des belles mélodies : même sans accompagnement, elles se tiennent toutes seules, qu’on les chante autour du feu ou sous la douche.

J’aimais tellement ce répertoire et l’idée de réunir ces chansons « volées » que j’ai voulu les entendre, tout en m’évitant le voyage à Toronto. Alors, je n’ai fait ni une ni deux, j’ai monté la partie de piano et j’ai préparé le spectacle de mon côté. Beaucoup de boulot ! En plus de Brahms, il y avait du Bach, du Mozart, du Beethoven et du Mahler. J’ai engagé un ami contrebassiste pour se joindre à moi (Daniel Lessard) et lorsque Geneviève est arrivée, deux jours avant le concert, nous étions prêts à l’accompagner. Ça se passait le dimanche 27 novembre et vous étiez plusieurs présents parmi les spectateurs.

Comme d’habitude, le concert a été suivi d’un coquetel auquel tout le monde avait participé, apportant salades, quiches, croûtons et fromages, saucissons et crudités. J’aime particulièrement ces « après », ces moments où, chargés de l’émotion et de l’énergie déployée, tous sur une même longueur d’onde, on échange amicalement, dans l’ouverture créée par la musique.

C’était mon adieu à l’automne deux mille onze. Le lendemain, je recevais un appel de l’éditeur chez qui j’espère publier le fruit de mes recherches sur l’importance de la musique. J’ai trouvé que le timing était bon : il m’offrait de me rencontrer pour discuter de table des matières et d’échéances. Alors, ça y est, j’ai son accord et je plonge !

Cet hiver, donc, je m’enferme et j’écris. La gestation dure depuis déjà dix ans. J’entre maintenant « en travail », comme on dit des femmes qui accouchent. Soyez assurés que je vous tiendrai au courant du moment où la délivrance aura lieu. Ça s’annonce pour le printemps. Peut-être qu’alors, si l’enfant se porte bien, il y aura un baptême ? Et qui sait, peut-être célébrerons-nous ensemble, dans un Printemps chez la pianiste !

 

Geneviève Proulx, soprano colorature

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