• La plume comme flambeau

Le dernier article que j’ai écrit dans ces pages a aussi été publié dans le journal La Presse, le dimanche 30 juillet, avec ma photo: j’étais debout, tenant mon vélo devant la fontaine qui orne la belle façade des bains Morgan, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Mon article dénonçait le fait que cette fontaine est vide, comme tant d’autres à Montréal.


Quand l’article a paru, j’étais déjà sortie de la ville, partie goûter l’air marin du bas-du-fleuve. Dès mon retour, à la fin du mois d’août, j’ai enfourché ma bicyclette et j’ai repris mes parcours préférés pour circuler dans Montréal. Je suis alors passée par le parc Hochelaga, que j’avais mentionné dans mon article en raison — lui aussi — de sa fontaine désespérément vide. Eh bien, quelle ne fut pas ma surprise, en roulant ma boule en roulant, de constater que désormais la fontaine de ce parc fonctionnait ! Je me suis arrêtée, tout ébaudie, et j’ai demandé à deux jeunes filles qui flânaient là depuis combien de temps elles voyaient l’eau gicler ainsi.

— Oh, c’est drôle, on ne l’avait jamais vue marcher, et tout d’un coup, y’a eu de l’eau, ça a commencé y’a une semaine et demie !

En voilà une bonne nouvelle ! Mon papier aurait-il quelque chose à voir là-dedans ? J’aurais donc bien fait de râler ?

Cette affaire m’a donné de l’espoir : si mon écrit a eu quelque influence sur la décision de la Ville de redémarrer la pompe de la fontaine Hochelaga, tout n’est pas perdu. Il faut parler, et dire ce qui nous heurte.

Les fontaines à sec, ça me heurte. Et bien d’autres choses encore !

Par exemple, il y a quelques jours, j’ai vu à la télé un reportage sur un cultivateur québécois qui fait pousser des brocolis pour les vendre à nos voisins du sud. Or, ces derniers étant devenus nerveux depuis quelques années, ils craignent que le petit arbre vert soit empoisonné par les terroristes. Pour accepter de le manger, ils obligent la ferme à se doter d’un système de sécurité d’une telle précision que désormais rien de fâcheux ne puisse affecter le légume. Les employés se soumettent à des règles de conduite archistrictes, les portes s’ouvrent avec des codes secrets et les camions sont scellés sur place avant de prendre la route. On dirait qu’ils travaillent à la CIA ou… en prison. Depuis un an, cette entreprise familiale — où tout le monde connaît tout le monde — a investi 100 000 dollars en machinerie et procédures pour que nos craintifs voisins se sentent assez en confiance pour oser avaler notre brocoli national.

Comme Obélix avec les Romains, moi je dis : « Mais, ils sont fous ces Américains ! » Et nous sommes Américains…

Au lieu de cultiver la paix, on cultive la guerre et on nourrit la peur. C’est pas jojo pour l’avenir. Bientôt, on va être en prison partout ! Dans la rue, au boulot, à l’école, et même dans nos lits…

Car depuis ce fameux jour de septembre 2001, il y a la guerre, la guerre, la guerre. Et ça fait peur, peur, peur. Les Américains ont peur des brocolis et les Québécois ont peur de ne pas vendre leurs brocolis.

Et si on arrêtait de trembler ? Si on boycottait cette phobie ? Si on refusait les systèmes d’alarme et autres poisons du même acabit ? Si on pensait le commerce d’une façon nouvelle, moins centralisée, plus régionale et exigeant moins de transport, bref plus humaine ? Et si on instaurait la paix ?

J’ai une copine qui ne barre jamais ses portes. Chez elle, c’est toujours ouvert, en été, en hiver, et ça bourdonne de musique. Mon amie est accueillante, les gens l’aiment et elle ne se fait pas voler. Sa non-méfiance m’apparaît comme un geste de protestation contre la guerre, qui est le règne de la mort.

L’autre jour, quand je longeais la rue Lafontaine, bordée d’arbres et de belles maisons, et que je m’approchais du parc Hochelaga, j’ai vu de loin, droit devant moi, une explosion toute blanche, un joyeux jet d’eau qui m’a ravi le cœur. Ça aussi, c’est une protestation contre la guerre, car de l’eau dans une claire-fontaine à Montréal, c’est la vie !

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