Le langage de la nuit

par Monique Désy Proulx
été 2012

L’été, je vis dehors. Et vous ? Mes voisins, eux, vivent plutôt en dedans. Ils sortent pour bêcher dans leur jardin ou se baigner dans leur piscine, mais aussitôt le bêchage terminé ou la baignade finie, ils entrent dans leur maison climatisée, les rideaux fermés pour se prémunir d’un soleil trop violent et d’une chaleur trop forte. Moi, au contraire, je n’entre chez moi que pour les nécessités : chercher du vin dans le frigo, aller au petit coin, changer de vêtements. Aussitôt la mission accomplie, hop, me revoilà dehors, à tondre le gazon, enlever les mauvaises herbes, planter de nouvelles fleurs, ou encore à lire, bavarder, sentir le vent ou observer les oiseaux. Je mange dehors, je travaille dehors, je dors dehors. La nuit, j’entends les criquets qui chantent dans les bosquets et je vois les étoiles qui brillent dans le ciel. Plus il fait noir, plus je le vois, ce ciel étoilé qui me rappelle à quel point le monde où je vis est immense, merveilleux, étrange et fascinant.

Or, en face, de l’autre côté de la rivière, il y a des gens qui ne semblent pas sur la même longueur d’onde. Ils ne mettent même pas le bout du nez dans leur terrain. C’est du moins ce que je constate à la vue de leur « domaine » qui a émergé au printemps dernier, après des semaines de grues et de bulldozers, de pelles mécaniques et de pépines, avec des ouvriers qui brassaient de la terre, déplaçaient des pierres, cognaient, sciaient, « drillaient ». Il se tramait là quelque chose de très coûteux et j’étais dubitative. En effet, les gens qui ont de grands moyens financiers m’inquiètent souvent. Je crains ceux et celles qui ont plus de revenus que de réflexion, plus d’argent que de conscience, plus de fric que d’intelligence. Mais qui sait ? Je laissais la chance au coureur. Peut-être avais-je simplement des préjugés et qu’à la fin de ce branle-bas, j’allais voir émerger une belle et sympathique propriété de l’autre côté du cours d’eau qui nous sépare et nous unit à la fois.

Mais non !  Lorsque les travaux ont été terminés, j’ai vu la chose : une immense maison entourée d’un muret de briques et illuminée d’environ cinquante mille watts de lumière. Était-ce un casino ? Un paquebot ? Un terrain de football ? Dix lampadaires de chaque côté du terrain, et devant, sur le muret, vingt projecteurs se reflétant dans la rivière et catapultant leur lumière directement… chez moi !

Pourquoi tant de lampes ? Pourquoi éclairer la nuit ? Pourquoi les gens dépensent-ils pour ces affreuses fixtures qui les obligent ensuite à payer des surplus d’électricité ? Les ciels étoilés sont remarquables dans mon coin de pays, qui est loin de toute grosse ville, mais les lumières nous empêchent de les voir… Les oiseaux sont nombreux par ici, mais les lumières les empêchent de bien dormir… Les ombres sont douces la nuit, mais les lumières les font disparaître…

Je rageais. Je pestais contre la société de consommation, contre l’abrutissement des urbains qui s’installent à la campagne sans l’aimer, contre l’aveuglement qui vient avec l’éclairage, contre la violence de ce wattage disproportionné, contre le fait que des gens aménagent des terrains où ils ne vont pas. S’ils y allaient, ils verraient bien qu’avec toute cette lumière on ne voit rien ! S’ils y allaient, même une seule fois, ils les éteindraient tout de suite, ces luminaires qui font mal aux yeux et suppriment la beauté du monde.

Désormais, je devais me contraindre énergiquement à regarder ailleurs, car la lumière attire les yeux comme elle attire les papillons qui s’y brûlent.

Je songeais à prendre mon vélo, à traverser la rivière sur le bac, à me rendre chez ces gens et à leur laisser une jolie carte où j’inscrirais à peu près ceci : « Messieurs, Mesdames, vous me faites ch…  »

Je doutais qu’une telle missive ait un quelconque impact favorable. Mais que faire ? Aucun règlement ne peut obliger quelqu’un à faire preuve de savoir-vivre et le bon goût ne s’acquiert pas à coup de lois. Il fallait donc que je trouve le ton. Je me voulais cinglante, pour faire mouche et réveiller ces gens anesthésiés !

Qui étaient-ils, au fait, ces gens ? Je ne les voyais jamais. Jamais quelqu’un déambulant dans le vaste domaine, jamais de souper sur la terrasse, jamais de fête. Mmm… mon affaire n’était pas bonne. Ma lettre allait tomber dans l’indifférence, mes affreux voisins d’en face n’habitant sans doute même pas chez eux. Ils y venaient peut-être quelques jours par année, ayant d’autres demeures ici et là dans le monde. Ces grands voyageurs m’avaient laissée avec leur poison.

C’est en réfléchissant à tout cela que j’ai répondu oui lorsque mon ami Daniel m’a proposé de faire une balade en chaloupe. C’était un de ces beaux soirs d’été comme on en a connus beaucoup cette année : il faisait doux, la lune brillait haut dans le ciel, l’eau était lisse comme un miroir. Assise devant, je me laissais mener par mon ami comme par un gondolier à Venise. Avec son unique rame comme pagaie, il me promenait au fil de l’onde. Peu à peu, nous avancions vers le terrain maudit.

Une fois sur l’autre rive, mon ami a fait glisser notre barque dans les herbages, au bord de l’eau. Il m’a dit : « Attends-moi ici… » Alors, je l’ai vu grimper le talus comme un chat, marcher dans le terrain, s’approcher d’un des vingt projecteurs accrochés au muret et… le tourner vers le bas, tout doucement, dirigeant sa lumière vers le sol, sur les platebandes. Et de un. Voilà qu’il s’avançait maintenant vers un deuxième projecteur pour l’abaisser aussi. Et de deux. Et de trois et de quatre… Peu à peu, il modifia la position des vingt projecteurs qui m’avaient emmerdée depuis deux mois et qui avaient sans doute été prévus par le designer pour être abaissés, précisément. La nuit reprenait maintenant sa douceur naturelle. Je vis s’envoler un grand héron qui passa juste à côté de moi. J’ai pensé qu’il devait être heureux, lui aussi, de cette quiétude retrouvée et qu’il avait voulu me le signifier.

Quand mon ami eut fini son travail illicite et bienfaisant, il est redescendu, toujours comme un chat, il a remonté à bord de la verchère qui nous servait de navire et nous avons continué notre humble croisière sur l’eau calme du Richelieu, par un soir d’été que je n’oublierai pas. Depuis, je ne rage plus. J’ai recommencé à déguster la noirceur de ma campagne. Si un jour vous gagnez la loto, de grâce, n’utilisez pas votre argent pour faire taire la nuit. Laissez-la parler son langage, celui des ombres douces et des hérons fatigués.

Cette entrée a été publiée dans Les saisons de Monique, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *