La grande hivernée… gazée ?

 

par Monique Désy Proulx
mars 2012

Il achève notre hiver ! L’avez-vous vu ? Moi pas. Je me suis enfermée chez moi comme dans une grotte. Heureusement que j’ai des élèves de piano, sinon je me prendrais pour une ermite ! Enfermée, j’ai lu, j’ai écrit. Cela dit, mon œuvre est loin d’être achevée, au contraire. Pour l’instant, je laisse mûrir la pomme… et je vous écris ce petit mot, que Tiburce me commande quatre fois par année depuis déjà huit ans. De quoi vais-je vous entretenir ? De la perspective qui nous pend au bout du nez, dans mon coin, et qui fait que nous risquons de nous retrouver avec des gaz de schiste. Ouille !

Cette menace m’a décidée à sortir de chez moi (quel événement !) pour aller entendre une conférence dans la salle communautaire du village où j’habite, conférence donnée par Christian Vanasse, du groupe les Zapartistes, lui-même aux prises avec le problème des gazières dans son village…

Son village, c’est Saint-Jude, pas très loin d’ici, près de Saint-Hyacinthe, là où a eu lieu il y a deux ans un glissement de terrain qui a valu une mort tragique aux quatre résidents d’une maison, papa, maman et les deux bambins. Que c’est triste. Une semaine plus tard, le frère du défunt téléphonait à la municipalité, inquiet : il venait de sentir un tremblement de terre, après avoir entendu un gros boum. On s’informe, on se demande ce qui se passe, et on apprend bientôt que les gazières sont là et que ce sont elles qui, sans prévenir personne, ont provoqué des explosions souterraines, là, juste à côté des lieux où une famille avait disparu quelques jours auparavant. Elles font exploser le sous-sol pour forer des puits, en vue d’aller chercher, dans les débris d’explosion, ces fameux gaz de schiste dont on n’a pas fini d’entendre parler.

Voilà. C’est ça, les gazières. Ça se fout des morts et des vivants, ça décide dans de lointains bureaux, souvent à Calgary en Alberta, qu’il y aura ici deux puits de gaz, là-bas quatre ou six, et nous, les cocos, on n’a rien à dire. Pourtant, c’est nous qui allons payer les dommages collatéraux. C’est nous qui risquons de boire de l’eau contaminée, de voir nos routes envahies par des centaines de camions qui transportent des quantités industrielles d’eau prise à même nos coûteuses installations de traitement, et nous encore qui allons payer pour l’usure des routes, la pollution et la dégradation générale de la vie à la campagne. Nous qui allons payer plus cher le coût des assurances de nos maisons, coût qui remonte quand il y a un puits de gaz de schiste dans les parages ; on m’a même dit que certaines compagnies refusent carrément d’assurer des maisons situées près d’un puits… Il faudra aussi payer la formation des pompiers, car un puits de gaz qui s’enflamme, ça ne se traite pas comme un incendie de maison. Enfin, toute cette eau prise dans nos réserves, les gazières l’assaisonnent avec de mystérieux produits chimiques, selon une recette secrète et éprouvée, pour en faire une sauce explosive qui, effectivement, fait exploser nos sous-sols. Hmmm, quelle perspective !

Il y a quelques jours, le Devoir rapportait qu’il y avait eu une douzaine de tremblements de terre en Ohio, aux États-Unis, à la suite de forages d’exploration pour trouver des gisements. De tels séismes de magnitude de 3 à 4 ont aussi eu lieu en Arkansas, au Texas, en Californie, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Suisse. Encourageant, n’est-ce pas ?

En général, les conquérants déclarent la guerre avant de lancer des bombes, ce qui leur permet ensuite de mettre la main sur les ressources naturelles d’un pays. Ainsi en fut-il à la fin des années trente quand les armées nazies ont envahi l’Autriche, la Pologne et la France pour s’approprier les ressources naturelles de ces territoires. Aujourd’hui, plus besoin de déclarer la guerre. Les bombes, ils les font sauter avec la permission même de nos dirigeants qui laissent ces entreprises tripoter les entrailles de notre terre.

Ici, à Saint-Antoine, on a un puits… qui fuit. Et bientôt, si on n’y prend garde et si on ne dit pas clairement qu’on n’en veut pas, de cette cochonnerie, au Québec, on risque de voir saccagé tout ce bout de pays qui est le nôtre, ces quelques arpents de neige dont on dit que le gouvernement Charest les a littéralement donnés aux gazières. Ces entreprises douteuses ont donc l’autorisation de creuser sous nos pieds 20 000 puits dans la vallée du Saint-Laurent et dans la vallée du Richelieu. Adieu futur, adieu vie rurale, adieu élevages bio et fromage au lait cru, ça a l’air que les gazières, relayées par Lucien Bouchard et les représentants du pouvoir québécois, voient d’un autre œil notre avenir : ils le voient industriel et empoisonné, avec des parcs industriels à la campagne et notre sous-sol éventré et éclaté en mille miettes.

D’ailleurs, le voient-ils même tout court, l’avenir ?

Quand la saignée est faite, il faut environ vingt ans pour en tirer le jus, après quoi on fout le camp. Le pays est dévasté ? Les terres sont contaminées ? Et l’eau empoisonnée ? Les régions vidées ? Les routes finies ? Les campagnes enlaidies ? Les maisons dévaluées ? On s’en fout, on est ailleurs.

Pourquoi ce genre de développement mortifère ? Pourquoi ne pas miser plutôt sur des entreprises biophiles ? Small is beautiful, écrivait un penseur en 1973, l’économiste britannique Fritz Schumacher, qui valorisait l’importance de vivre à une échelle humaine, de considérer la nature comme un capital plutôt que comme un revenu, de se soucier des gens et de l’environnement dans les décisions commerciales et, enfin, de s’enligner sur une économie de la permanence et sur l’autosuffisance communautaire.

Nous n’avons pas retenu les conseils de cet écologiste de la première heure qui fut pourtant l’un des artisans de la reprise économique de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne dans l’après-guerre.

Tiburce m’a demandé de vous parler de mon hiver à Saint-Antoine, alors voilà comment il s’est déroulé : sous la menace d’être gazée !

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