De quelle couleur est l’hiver?

Monique Désy Proulx
hiver 2013

De quelle couleur est l’hiver ? Certains peintres, comme Jean Paul Lemieux, l’ont vu gris. D’autres, comme Clarence Gagnon, l’ont vu multicolore, avec des maisons jaunes, des granges orangées et des traîneaux rouges, avec des rochers pourpres et des montagnes violettes, avec des enfants qui jouent et qui glissent sur des pentes enneigées. C’est aussi comme ça que je le vois, notre hiver québécois, surtout quand il fait bien froid, que la neige est abondante et que le soleil se pointe, jetant ses reflets pastel sur la rivière glacée.

J’ai beau songer au climat de la Méditerranée et me dire qu’il est certainement plus facile d’y vivre, j’ai beau entretenir dans un petit coin de mon esprit l’image d’une va-nu-pieds heureuse de déambuler sur une plage ensoleillée, là où « coquillages et crustacés déplorent la perte de l’été »[1], j’ai beau savoir qu’à Monaco ou à Bahia les gens sortent le matin sans chercher bottes et manteaux, je persévère et je continue à aimer mon hiver. J’ignore à quoi tient vraiment cet amour, mais je sais que la dureté de cette saison m’oblige à rester enfermée, à hiberner. C’est probablement une des raisons de mon plaisir : n’avoir aucune obligation de sortir pour peindre un mur, réparer une clôture, bêcher, désherber, planter ou cueillir. Rien. Nada. La vie s’arrête. Et comme une ourse, je m’encabane. Je lis et j’écris, je joue du piano et j’enseigne, et de temps en temps, je vais poser quelques touches de couleur sur une série de papiers que j’ai étendus sur les tables de mon atelier pour expérimenter les transparences de l’huile, moi qui suis plutôt habituée de peindre à l’acrylique. Voilà qui me convient.

Quand j’étais adolescente et pensionnaire au couvent, une enseignante de français, sœur Danielle, nous avait demandé en classe de rédiger une composition qui porterait sur un rêve d’avenir. Elle nous avait conseillé d’attendre un peu avant d’écrire et nous avait recommandé de nous poser d’abord la tête sur nos pupitres pour laisser les idées monter naturellement. J’avais suivi son conseil. Je m’étais alors vue dans un joli pavillon en bois peint, au milieu d’un terrain verdoyant où poussaient des arbres fruitiers. Dans ce pavillon, je lisais, j’écrivais, je jouais du piano et je peignais. Voilà le joli rêve d’avenir que la suggestion de sœur Danielle m’avait incitée à imaginer. Et quel miracle de constater qu’aujourd’hui, ce rêve est devenu réalité! Et que, malgré les mille détours par lesquels ma vie est passée et qui m’ont si souvent donné l’impression d’avoir manqué mon propre bateau, je vis aujourd’hui selon l’image presque exacte de ce rêve d’antan. Durant toutes ces années, il germait en secret.

Souvent, il suffit de nommer les choses pour qu’elles se concrétisent ensuite, sans qu’on sache quand ça arrivera, ni comment ni pourquoi. Le pouvoir de l’imagination est phénoménal. La pensée siège dans le cerveau, cet organe extraordinaire dont le mystère ébahit les chercheurs. On dit que cet organe, enveloppé dans son écrin d’os, est la Terra Incognita de notre époque, la terre inconnue pour laquelle on part à l’aventure dans l’espoir de découvrir ce qui s’y trouve vraiment. Grâce à la technologie, les spécialistes des sciences neurologiques sont comme les navigateurs européens qui partaient explorer le Nouveau-Monde dans les années 1500 et 1600. Et tout comme leurs découvertes ont changé le monde, pour toujours et à jamais, les aventuriers d’aujourd’hui nous transforment en nous montrant à quel point notre cerveau est à la fois matière créant des idées et idées créant de la matière.

Nous comprenons désormais que le cerveau se modifie selon ce que l’on fait, ce que l’on imagine et ce que l’on ressent. D’où l’importance de l’éducation, de la culture et de la perception que l’on a de soi et de la vie. Les idées qui nous passent par la tête nous font tels que nous sommes. Puis, ce que nous sommes crée les idées qui nous passent par la tête…

Au fond, il n’y a peut-être pas tant de différence entre la matière et la pensée, comme nous l’a enseigné la tradition occidentale, dont l’esprit d’analyse a eu tendance à tout découper en morceaux. Les penseurs de l’Orient, eux, ont plutôt cultivé une vision non dualiste de la vie, où tout appartient à la même source. Ainsi peut-on lire cette phrase, dans le texte hindou Ashtavakra Gita, un enseignement philosophique chanté dont la version écrite nous vient du VIIIe siècle : « Si l’on se pense libre, on est libre, et si l’on se croit attaché, on est attaché. Le penser, c’est l’être ».

Dans mon hiver québécois, dans mon « pavillon » de campagne, en lisant sur le cerveau et la musique, je découvre que la science occidentale d’aujourd’hui nous ramène à cette vision orientale non dualiste, cette vision unifiée où la pensée fait le monde et où le monde fait la pensée. N’est-ce pas emballant ?

 


[1] Extrait de La Madrague, cette belle chanson que Brigitte Bardot chantait dans les années soixante.

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