• La nuit froide de l’oubli…

Monique Désy Proulx
novembre 2006

C’est l’automne et je vois tomber les feuilles multicolores, qui meurent et pourrissent, laissent l’arbre en repos. Elles reviendront au printemps nous offrir leurs atours. Toutefois, cette année, il n’y a pas que les feuilles qui tombent et se ramassent à la pelle, j’ai l’impression que tout tombe autour de moi, et sans espoir de printemps.

Ça a commencé par l’horreur d’une tuerie dans une école, où une belle jeune fille est tombée sous les balles d’un malade. Je me suis alors demandé avec tristesse de quoi avait été nourri ce jeune homme tordu de haine qui avait semé la désolation sur son passage. A-t-il déjà chanté, ce garçon ? me suis-je demandé. A-t-il déjà dansé ? Y aurait-il eu en lui tant de ressentiment s’il avait vibré avec ses semblables dans son corps, ses mains, ses yeux, ses oreilles, sa voix ? S’il avait donné une forme au terrible invisible qui le hantait ?

Dans notre société, on considère qu’il est accessoire d’initier les enfants à la musique et aux arts plastiques. À mon avis, en réfléchissant de la sorte, on s’assure d’autres lendemains monstrueux. La pratique des arts permet à l’humain d’exprimer ce qui l’habite. On peut traduire sa révolte par des mots qui s’entrechoquent ou des notes discordantes sur un violon, par un tableau peint en rouge ou une danse frénétique. Alors, la vie affective prend forme sur le plan symbolique plutôt que sur le plan réel, ce qui est à la fois plus efficace et plus enrichissant. Mais nos dirigeants préfèrent parler encore et toujours de mesures de sécurité…

Ça, c’était l’hécatombe du début de l’automne. La saison avance, et maintenant c’est à une hécatombe d’arbres que j’assiste.

Il y a quelque temps, par un matin ensoleillé, j’ai entendu le bruit douloureux d’une tronçonneuse qui débitait un gros érable devant chez moi. Les nouveaux propriétaires d’en face avaient jugé que cet arbre nuisait à leur galerie… Ils ont donc obtenu un permis pour éliminer ce géant qui avait pourtant eu la bonté (entre autres) de camoufler l’immeuble voisin, laid et mal conçu. Une maison à logements bâtie pour remplacer une élégante demeure érigée au XIXe siècle et détruite par nos «développeurs» en 1972, en même temps que des centaines d’autres, pour faire une autoroute finalement jamais construite… Depuis que l’arbre d’en face a disparu en morceaux, j’ai obtenu une vue plongeante sur cette bâtisse moche, où toutes les nuits une lampe d’extérieur aveugle les passants, où tous les jours je constate que les fenêtres ensoleillées donnent sur l’entrée alors que les fenêtres des appartements donnent sur… un mur ! En révélant cette petite misère, le râlement de la scie mécanique m’a vrillé les tympans et le cœur.

Et puis hier, ce fut au tour des grands peupliers de Lombardie qui bordent la piste cyclable… Les bûcherons sont arrivés ! Ils ont scié les troncs à la base et jeté dans l’herbe les branches en fagots. Ils avaient une bonne raison : les peupliers ont été malades l’an dernier. Au lieu de les amputer quand il en était temps, les jardiniers de la Ville (y a-t-il vraiment des jardiniers à la Ville ?) ont laissé la maladie faire ses ravages. Cette année, ils ont condamné ces longs fûts qui formaient un rideau entre les maisons et les « chars » de la rue Notre-Dame. Aujourd’hui, le rideau est tombé et la souillure pétrolière entre mieux que jamais dans mon quartier, pourtant riche de milliers d’enfants. En outre, certains des peupliers abattus avaient réussi à vaincre la maladie qui les a attaqués l’an dernier. Mais je suppose que les décisions se prennent dans des bureaux où l’on avait déjà décrété la mort de mes amis végétaux…

Croyez-vous qu’ils repousseront, ces arbres, comme les feuilles qu’on ramasse à la pelle, comme les souvenirs et les regrets aussi ? Croyez-vous qu’on en plantera de nouveaux, des petits, pour remplacer les vieux, ceux qui meurent, emportés dans la nuit froide de l’oubli?

Rien n’est moins sûr, car depuis quelques mois, on coupe allègrement le long de la piste cyclable, ce sentier forestier situé en pleine ville, qui sillonne en courbes comme un chemin de campagne. Rien n’est moins sûr, car en coulisse, on nous prépare une autoroute, qui demain fera disparaître mon joli chemin de peupliers.

Un virage vert s’impose et on va dans la direction opposée ! On coupe du bois, on donne les richesses collectives, on s’incline devant le pétrole, on augmente le prix du transport public et on enlève aux enfants la culture, qui donne un sens à la vie.

Vous voyez l’avenir d’un bon œil, vous ?

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