• Mon antinomie d’été

Monique Désy Proulx
septembre 2007

Chaque été, en rentrant de la campagne et de mon bord de mer québécois, la ville me rentre dedans comme un coup de poing. Mon troisième étage me paraît soudain déconnecté, moi qui viens de vivre plus d’un mois comme une sauvageonne, pieds nus dans l’herbe et dans les bois… Je me sens soudain isolée dans mon grand nid urbain et je tourne en rond comme une lionne en cage. Qu’est-ce que je fous ici, dans cet air pollué où vivent tant de gens poqués ? Pourquoi la ville et ses courbettes à l’économie du pétrole, qui couche avec les fabricants de bombes et nous impose ses autoroutes en ville ?

Ça y est, revoilà mon antinomie d’été ! Pénible.

Qu’est-ce qu’une antinomie ? C’est une contradiction entre deux lois, deux principes ou deux idées philosophiques. Chez moi, cette contradiction oppose la ville et la campagne. Elle oppose aussi le pays du Québec et la ville de Montréal. J’ai parfois l’impression qu’ici, dans la cité cosmopolite, le commerce a plus d’importance que les humains. Ainsi, les artistes qui prospèrent sont ceux qui font partie de la grosse machine à vendre. Les autres mangent leurs bas, seuls dans leur coin. C’est mon cas. Et comme chaque fin d’été, mon retour à la ville me martèle cette question dans la tête : qu’est-ce que je fous ici ?

Bien sûr, le téléphone se remet à sonner… Bien sûr, j’enfourche mon vélo et je parcours les rues et les ruelles, témoin de mille incidents et de mille visages. Bien sûr, je me reprends à l’aimer, ce lieu où vivent tant de mes semblables.

Pourtant, l’amour que je ressens est un amour blessé. Le quartier où j’habite et que j’ai pris en affection est dirigé par des gens qui, au lieu de prendre soin des citoyens, font des courbettes aux marchands. Ceux-ci, la plupart du temps, n’habitent pas ici et comprennent mal la population qu’ils sont censés servir.

C’est ainsi que, l’an dernier, j’ai vu la belle clôture du parc Morgan se faire sauvagement amputer, alors qu’elle faisait le bonheur des résidents. Il s’agissait d’un travail d’artisan, avec des courbes forgées à la main dans le fer, sans soudures, clôture entièrement rivetée et baguée. Mais les marchands n’en voulaient plus, alors on l’a enlevée, voyons !

Nous nous sommes plaints, nous avons alerté les journaux, nous avons organisé une conférence de presse, avec cocktail et buffet, nous avons ramassé plus de mille noms pour une pétition. Croyez-vous que les choses ont changé ? Aucunement. De retour de mon bord de mer québécois, de mon été rempli de couleurs et de bonheurs, je retrouve mon parc défiguré… Mes affections pour la ville sont des amours blessées.

Aussi bien parler de mon été passé près du fleuve, où j’ai donné une série d’ateliers en plein air sur l’art de la couleur. La veille du premier atelier, j’ai vu un arc-en-ciel au dessus de l’eau, comme un présage de bonheur et de réussite. Un arc-en-ciel décompose la lumière et nous montre sept couleurs de base, le jaune au centre et, de part et d’autre, les bleus et les rouges. La lumière, mère des couleurs ! La lumière, fondement de la vie ! Les couleurs, aussi essentielles que les sons ! Et je ne peux m’empêcher de m’émerveiller en constatant que ces sept couleurs de l’arc-en-ciel sont au même nombre que les sept notes de la gamme tempérée, gamme qui a donné à l’Occident un de ses plus beaux fleurons, sa musique.

Durant l’année, j’enseigne les principes qui régissent le phénomène des sons. Cet été, j’ai plutôt enseigné les principes qui régissent le phénomène des couleurs. Dans un cas comme dans l’autre, je parle d’harmonie, de gammes et d’accords. J’évoque les compléments, les contrastes, les nuances. Et après avoir bien trituré la matière, on se lance dans la composition et l’improvisation. C’est ainsi que j’ai réuni des gens de tous âges autour d’une table, dans mon jardin de campagne et sous les branches de mon épinette géante. Je me suis alors réjouie de voir qu’avec des indications claires et un climat favorable à l’expression, tout le monde syntonise la fréquence beauté sur son récepteur intérieur.

Nous avons besoin de beauté pour vivre. Pourquoi ne pas nous l’offrir systématiquement ? Ainsi, la ville serait formidable si nous nous la faisions pour nous. Pas pour les autres, pas pour les marchands, pas pour en sortir au plus vite. Non : la ville pour ceux qui y vivent et qui voudraient être contents d’y revenir, après un été passé loin de la maison, dans un jardin où l’étude des couleurs a ouvert les yeux et les cœurs ! Ainsi, je pourrais enfin dire adieu à mon antinomie d’été…

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Une réponse à • Mon antinomie d’été

  1. Capucine dit :

    Très intéressant! Moi aussi, j’habite Hochelaga-Maisonneuve. As-tu lu le blogue de bourjoi.com Lui aussi parle et milite pour ce quartier, pour l’accès au fleuve principalement. Au plaisir !

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