• Il automne en chanson…

Monique Désy Proulx
novembre 2007

Il automne des sanglots longs sous un ciel gris délavé,
il automne des pommes rouges sur des cahiers d’écoliers.
Il automne, à pas furtifs, il automne à pas feutrés,
il automne à pas craquants sous un ciel pourpre et doré.
Barbara

L’automne m’a prise en chanson. Avec d’autres artistes, j’ai préparé un spectacle pour rendre hommage à une poète qui m’accompagne en toutes saisons depuis longtemps. C’est de Barbara qu’il s’agit, la longue dame brune qui chantait à Moustaki : « Je t’ai pris pour un poète en écoutant les mots qui passaient par ta tête comme le vent… ».

Avec sa voix flûtée et ses mélodies qui coulent, Barbara m’a toujours plu. Enfant, j’entendais à la radio Dis, quand reviendras-tu? C’était l’été et je revois au même moment ma mère passant le balai dans la cuisine du chalet que nous avions au bord du fleuve, près de Québec. J’étais une gamine et le monde était en train de changer. Désormais, il y avait sur les ondes cette voix qui allait toucher des milliers de femmes pendant des dizaines d’années. Cette voix chantait : «Je n’ai pas la vertu des femmes de marins…». Je ne comprenais pas tout ce que cela signifiait, mais je savais que ça signifiait beaucoup. Et j’avais raison. L’avenir allait le prouver. Les femmes revendiquaient leur autonomie et bouleversaient le monde. Les femmes allaient écrire leurs propres chansons pour dire à leur manière « je t’aime » ou «je te hais »…

Plus tard, adolescente, j’ai entendu cette même voix troublante chanter À mourir pour mourir, en affirmant qu’il valait mieux partir du temps qu’on était belle… La pochette affichait un visage aux cheveux courts et aux grands yeux noirs, penché sur le côté. À elle seule, cette image symbolisait toute l’époque.

Quand j’ai été une jeune femme, la dame brune a continué de m’accompagner, avec son Soleil noir et sa Solitude. Les disques ne contenaient alors que six ou sept chansons par côté. Cela conditionnait l’écoute: on ne mettait pas un 33-tours simplement pour créer de l’ambiance, puisqu’il fallait se lever souvent pour changer le disque. J’en ai alors passé, des soirées avec des amis à écouter Barbara et à découvrir la poésie.

Puis, quand j’ai étudié la musique à l’Université Laval, une collègue m’a proposé de monter un spectacle entièrement consacré à cette artiste qui avait animé mes jeunes années. Ma copine chantait, moi je jouais du piano. J’ai alors repiqué des dizaines de chansons pour les retranscrire sur du papier à musique. J’ai beaucoup appris en faisant cela, aussi bien sur la manière d’écrire des mélodies que d’enchaîner des accords, d’inventer des contre-chants ou de faire coller des paroles à un air, cet art qui s’appelle la « prosodie » et que Barbara maîtrisait si bien.

Notre spectacle s’intitulait Perlimpinpin et nous l’avons présenté pendant des mois. C’était pour nous l’occasion de montrer que Barbara n’était pas QUE triste, mais qu’elle savait aussi s’émerveiller et avait le sens de l’humour. Que son répertoire évoquait des paysages enchanteurs. Ou encore un Paris de bonheur, avec des filles joyeuses et libertines, des vendeuses de petits gâteaux et de grands frisés avec lesquels il faisait bon danser.

De fil en aiguille, j’ai commencé moi aussi à chanter et j’ai continué à monter sur scène avec d’autres chansons de femme, de Brigitte Bardot à Françoise Hardy, en passant par Jeanne Moreau, Juliette Greco et, toujours… Barbara. Puis, je l’ai vue sur scène, en personne. C’était une véritable prêtresse, qui officiait pour un public lui vouant une immense dévotion. Élégantissime, elle bougeait comme une ballerine, faisant danser ses mains et régnant sur les planches avec passion.

Elle est morte en 1997. Dix ans plus tard, cet automne, une amie de Québec m’a proposé de lui rendre hommage, encore une fois. Le spectacle a eu lieu la semaine dernière, le jour même de l’anniversaire de son décès. Nous étions quatre chanteuses, il y avait deux musiciens et beaucoup de magie dans l’air. La salle était bondée. On a dû refuser une soixantaine de personnes à la porte !

En rentrant chez moi, j’ai trouvé une brochure publicitaire annonçant une entreprise de meubles : sur la page arrière, on voit un salon moderne, dans un loft. Derrière le sofa, une étagère avec des bibelots, des piles de vinyle et, contre le mur… un disque de Barbara ! Justement cette pochette où son visage aux cheveux courts et aux grands yeux noirs est penché sur le côté. Désormais, la grande dame est une icône. La poésie a fait son oeuvre, qui consiste à empêcher la vie d’être absurde, qui nous arrache à la médiocrité et donne un sens à nos destinées.

Merci, Barbara, d’avoir existé.

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