• La ville, c’est pour les humains!

Monique Désy Proulx
résidente du Vieux-Maisonneuve
décembre 2007

Cette année, en 2007, après de nombreuses tentatives infructueuses pour faire céder la population, le gouvernement du Québec revient à la charge avec son projet d’autoroute en milieu urbain. Or, nous n’en voulons pas de cette autoroute, même si elle se cache derrière de jolis noms. Ce que nous voulons, c’est une véritable rue où il y a de la vie. Car la ville, c’est pour les humains !

Montréal a cette chance inouïe d’être située dans un archipel d’îles placées au milieu d’un des plus beaux fleuves au monde. Pourriez-vous, s’il-vous-plaît, vous en rendre compte, en haut lieu ?

De plus, notre île aux mille clochers possède d’anciens quartiers historiques, comme Saint-Henri, les faubourgs Sainte-Marie et Saint-Jacques, le village Hochelaga et le Vieux-Maisonneuve, qui comportent tous d’immenses richesses et d’infinies possibilités d’avenir, mais qui se voient bafoués depuis plus de trente ans, comme si on refusait d’ouvrir les yeux.

En faisant cette satanée autoroute, on se priverait de tant de ressources qu’il vaut la peine d’en mentionner quelques-unes.

La Tonnellerie
Il est question de transformer cette ancienne fabrique de tonneaux de bois, exceptionnel édifice en brique, avec jardin attenant, pour qu’il accueille désormais une école internationale de maçonnerie (de la même façon qu’il y a une école internationale de cirque). L’idée doit se faire en collaboration avec l’Université McGill. Ce projet est particulièrement pertinent dans une ville qui contient des milliers de maisons de brique et de pierre et qui manque d’ouvriers spécialisés dans la brique et la pierre. En effet, à Montréal, il y a pour les maçons du boulot à ne plus pouvoir fournir et, pourtant, la tradition se perd. À l’heure actuelle, seuls quelques vieux maçons connaissent encore ce métier.

J’en sais quelque chose, ma maison a fait l’objet d’un gros travail de maçonnerie en 2007 et il a fallu sortir de Montréal pour trouver des artisans, qui se sont avérés incompétents et totalement inconscients de la valeur du bâtiment…

Il faut donc perpétuer ce métier noble. L’école dont il est question ici accueillerait comme professeurs de vieux maçons sachant encore leur métier, pour qu’ils le transmettent aux jeunes désireux d’apprendre, à la manière du compagnonnage médiéval. On trouverait là un pensionnat pour les étudiants venus de l’extérieur, ainsi qu’un centre de documentation spécialisé et une librairie, pour présenter et vendre des ouvrages sur la pierre, le marbre, la brique, la taille et la maçonnerie, ce métier de bâtisseurs de cathédrales.

Or, le projet d’autoroute obligerait à détruire presque la moitié de la tonnellerie…

Le voisinage de Mercier
Le projet de l’autoroute qui cache son nom prévoit que la Notre-Dame serait animée par des feux de circulation qui tourneraient au vert à 100% du temps pendant les périodes de pointe. Cela veut dire que les résidents des quartiers riverains seraient privés, eux, du loisir de circuler librement, surtout s’ils veulent aller quelque part vers l’est, même dans leur propre arrondissement.

Par exemple, imaginons que j’habite dans Hochelaga et que je travaille dans Mercier… Comment m’y rendrai-je à 9 heures le matin ? Il faudra que je patiente, car ces heures seront réservées aux résidents de la banlieue qui auront priorité sur les résidents locaux! Nos quartiers vont donc se trouver enclavés, surtout pendant les périodes de pointe, ce qui risque, finalement, d’augmenter le trafic dans nos rues, contrairement à ce qui est préconisé et à ce qui est prétendu.

Bref, on continue de donner aux gens le goût de fuir la ville!

L’autoroute cyclable
Dans le plan du ministère, la piste cyclable est devenue une autoroute cyclable! Je me demande si on a prévu des masques à gaz pour les pauvres cyclistes qui respireront ces nuages de monoxyde de carbone tout en haletant sur leur guidon…

Un beau parc enclavé et empesté
Les autorités veulent nous séduire en nous promettant l’«unification» des parcs Morgan et Champêtre. Quel bonheur d’avoir un parc entouré de friches industrielles abandonnées et enclavé par des bretelles d’autoroute puantes ! Déjà, le parc Morgan est abandonné par les élus de notre Arrondissement, qui laissent le beau kiosque se dégrader de jour en jour et qui ne sont pas foutus de faire réparer un pauvre banc couché sur le dos depuis presque deux ans, sans compter la clôture ornementale qu’ils ont eux-mêmes fait arracher en 2006.

Et il faudrait croire qu’une fois agrandi à perte de vue, ce parc fera l’objet des soins vigilants de nos chers conseillers municipaux? J’en doute fort. De plus, un parc qui n’est pas entouré de vie urbaine, qui surplombe chaque jour 150000 voitures, qui est isolé et entouré de clôtures Frost ou barbelées, c’est l’endroit idéal pour la délinquance. Je crains que le parc, tel qu’ils l’ont imaginé, avec son aspect monumental et désert, devienne un lieu à fuir, un véritable coupe-gorge. Et que la population, qui jouit actuellement de deux parcs, soit encore flouée en se retrouvant avec un seul parc, qui s’appellera «Morgan-Champêtre» et qui ne fera l’affaire que des automobilistes, les seuls à pouvoir s’enfuir de là en cas de problème.

Une ville au bord d’un fleuve
Partout où les villes modernes bénéficient de la présence d’un port, d’un lac, d’une rivière ou d’un fleuve, on a opéré depuis une vingtaine d’années des changements draconiens pour mettre en valeur ces plans d’eau. Au Canada, c’est le cas de Vancouver, de Toronto et de… Québec. Aux États-Unis, c’est le cas de Portland, de Boston et de San Francisco. En Europe, c’est Barcelone. En Asie, c’est Séoul. En Australie, c’est Sidney… La liste est longue! Or, à Montréal, on ne l’a pas encore pigée, celle-là… Nos élus se comportent comme dans les années 40 et 50, quand les gens voyaient le fleuve et les rivières comme des poubelles à ciel ouvert.

Pourtant, si on considérait pour ce qu’elle est cette richesse située à deux pas, ce fleuve géant, un service naturel d’une valeur inouïe, un attrait de classe mondiale, nous assurerions la prospérité de tout Montréal et même de tout le Québec pour des centaines d’années à venir. Oui, ce que nous voulons, c’est une entrée fluviale digne de ce que la nature nous a donné en héritage. Misons sur le fleuve ! Et approchons-en la population, plutôt que de l’en couper, comme le propose ce projet de transformation de la rue Notre-Dame qui dégrade notre environnement et bouche notre avenir. RE-construisons le long de Notre-Dame, pour y ramener la vie qui en a été chassée en 1972. Enlevons des voitures et des camions et ajoutons des immeubles, des facultés d’université, des ateliers d’artistes, des centres de recherche.

Transport en commun ?
On nous dit qu’il y aura sur cette artère autoroutière des voies réservées aux autobus… Bravo! Les citoyens d’Hochelaga et de Maisonneuve les regarderont passer comme des vaches regardent passer le train, puisqu’ils ne s’arrêteront pas chez eux, ces autobus conçus pour la banlieue. Ils passeront sous le nez des riverains à toute allure, même si Hochelaga et Maisonneuve sont les quartiers parmi lesquels le taux de possession d’un voiture est parmi les plus bas au Québec !

Ne serait-il pas plus intelligent de valoriser les modes de transport écologiquement sains qu’utilisent, ici, la majorité des résidents? Tous ces gens qui n’ont pas de voitures, ils se promènent en métro, en autobus, en vélo ou à pied. C’est pour eux d’abord qu’il faut améliorer le transport!

Et les enfants…
150 000 voitures par jour, ça fait bien du bruit et de la pollution, cela est incontestable. Or, qui va respirer cette merde? Qui va entendre ces bruits? Beaucoup d’enfants. En effet, les quartiers riverains sont bondés de familles et les statistiques nous disent qu’ils accueillent de plus en plus de jeunes choisissant d’y élever leurs petits. On parle souvent du fait que les Québécois ne se reproduisent plus, avec toutes les conséquences que cela comporte. Or, que fait-on pour aider les gens qui en ont, des enfants ? Pas grand-chose. D’abord, on commence par les empoisonner, eux et leur progéniture, avec un cocktail chimique immonde à base de monoxyde de carbone et ensuite on les rend sourds avec des niveaux de bruit inacceptables. Ça contredit totalement les données de la Santé publique et ça manque résolument de sens de l’avenir.

À moins qu’au contraire, on veuille s’assurer que nos méga-hôpitaux en projet seront bien remplis dans trente ans ! Et que nos nouvelles prisons toutes neuves ne seront pas vides…

La destruction du quartier de la Tannerie
Le projet de Notre-Dame en artère autoroutière ne concerne pas seulement les quartiers situés à l’est, qui ont déjà tant perdu de leur patrimoine immobilier dans les années 60 et 70. Non, le projet de la rue Notre-Dame est aussi celui de l’échangeur Turcot, de l’autoroute Ville-Marie avec leurs tranchées si déplorables creusées dans le passé. En réalité, la «modernisation» de Notre-Dame fait partie d’un vaste projet pour refaire à grands frais le réseau autoroutier de l’île de Montréal, précisément à l’heure où les villes tournées vers l’avenir défont leurs propres autoroutes. Et la réfection de l’autoroute Ville-Marie implique de détruire à nouveau un quartier ancien, le quartier de la Tannerie. Ce quartier a pourtant réussi à tenir bon pendant toutes ces années, malgré les grands charcutages urbains. On en trouve un exemple dans une ancienne usine qui abrite aujourd’hui des ateliers d’artistes et qui disparaîtront sous le pic des démolisseurs patentés si nous n’y voyons pas.

En effet, pour refaire l’autoroute, il faudra démolir cet immeuble, ainsi que des centaines de maisons qui la voisinent, comme on l’a fait grossièrement dans le passé et comme il ne devrait plus jamais être question de le faire ! On n’a aucunement les moyens de faire disparaître ainsi des éléments aussi précieux de notre patrimoine.

L’exemple de la 15 ou comment se passer d’une autoroute…
Contrairement à ce que nous croyons souvent quand nous voyons des bouchons de circulation, ce ne sont pas les autoroutes qui enlèvent ces bouchons, au contraire, ce sont elles qui les provoquent! En effet, quand l’offre autoroutière augmente, le nombre de voitures augmente aussi. C’est ce qu’on appelle le phénomène du trafic induit. Est-ce cela que nous voulons ? Bonjour Kyoto!! Bienvenue le smog…

Pourtant, il suffit de rappeler ce qui est arrivé à l’autoroute 15 lors de l’effondrement d’un viaduc, en 2006, pour s’apercevoir qu’il est très possible de se priver des autoroutes. Cette artère, pourtant très utilisée, fut complètement fermée à la suite de l’accident. Dans ces circonstances, il n’a pas fallu plus de 48 heures pour organiser un système de transport adéquat par trains. Les gens ont immédiatement adopté ces trains et il n’y a même pas eu de problèmes de congestion sur les autoroutes à la suite de cette catastrophe. Les commentateurs en étaient tout étonnés.

Et il y a de quoi, car en temps normal, la 15 et la 19 sont constamment engorgées! Il a suffi d’installer une ligne d’un transport collectif adéquat pour arriver, en un rien de temps, à se priver complètement de l’une de ces deux autoroutes…

La ville de Montréal se trahit
En 2001, quand Gérald Tremblay cherchait à se faire élire, il avait adopté une position claire au sujet de la Notre-Dame: un boulevard urbain, exigeait-il alors avec aplomb. Et c’est en ce sens qu’est allé le mémoire de la Ville de Montréal en 2001 et 2002, quand le BAPE a tenu ses audiences. C’est d’ailleurs ce qui a achevé de convaincre les membres de ce Bureau de signer un rapport résolument contre le projet d’autoroute en tranchée que proposait alors le ministère des Transports. Et que se passe-t-il aujourd’hui ? Le gouvernement revient avec le même projet, «version améliorée», et la ville l’accepte en l’appelant «boulevard urbain»! Mmmm… étrange.

Messieurs-dames, je vous annonce que les mots ne sont pas des décorations, qu’ils veulent dire quelque chose. Un «boulevard urbain», ça ressemble au boulevard Saint-Joseph ou à l’avenue Sherbrooke, pas à l’autoroute Décarie !

Les camions? Trois problèmes. Trois solutions.
Bien des camions embarrassent et détruisent la chaussée sur Notre-Dame, alors qu’ils pourraient très bien passer ailleurs. À cet effet, il existe trois problèmes différents et… trois solutions appropriées.
1) Les camions qui viennent de l’Ouest de l’île. Ils empruntent Notre-Dame parce que c’est une voie rapide. Ils l’emprunteront encore plus volontiers si elle devient encore plus rapide. Or, il suffirait que ces camions prennent tout de suite le pont Mercier et qu’ils filent ensuite leur chemin sur la rive sud, par l’autoroute 30 enfin achevée, dans son tracé nord auquel il ne manque que cinq kilomètres. Ainsi, ils laisseraient dormir en paix les résidents de la ville et Notre-Dame pourrait devenir un vrai boulevard urbain.
Résultat : de 4 000 à 6 000 camions de moins par jour sur Notre-Dame.
2) Les camions qui viennent de l’Est de l’île. Comme ils transportent des matières dangereuses, pétrole ou gaz, ils n’ont pas le droit d’emprunter le tunnel Hyppolite-Lafontaine. Ils doivent donc traverser une bonne partie de l’île d’est en ouest, pour se rendre au pont Jacques-Cartier, traverser le fleuve et refaire ensuite le chemin en sens inverse de l’autre côté, sur la rive sud. Or, il existe un système d’oléoducs qui passent déjà sous le fleuve pour se rendre à Varennes. Pourquoi les matières dangereuses ne traversent-elles pas dans ces oléoducs? On éviterait ainsi d’imposer aux citoyens le bruit et la pollution des mastodontes qui les transportent, sans compter la menace liée à ces matières dangereuses qui passent à proximité de quartiers familiaux.
Résultat : environ 1 500 camions par jour de moins sur Notre-Dame.
3) Les camions qui sortent du port de Montréal. Ceux-là pourraient sortir directement du port à côté de l’autoroute 25, près du tunnel, nous évitant ainsi de les voir passer dans nos rues et sur nos boulevards, qui ne sont aucunement leur place.
Résultat : de 2 000 à 3 000 camions par jour de moins sur Notre-Dame.

Bref, en agissant intelligemment et avec amour de la ville, on se retrouverait facilement avec 9 000 camions de moins par jour sur Notre-Dame ! Avec ces simples mesures, le débit de circulation serait immensément moins dense, et Notre-Dame serait comparable à Saint-Joseph sur le Plateau Mont-Royal. Or, Saint-Joseph est bordée de maisons et cette artère est bien considérée. Il pourrait en être de même de Notre-Dame. Mieux encore, même, puisque cette artère historique a l’avantage d’être située le long du fleuve. Ne l’oublions pas: c’est notre ancien Chemin du Roy, la plus ancienne route du pays.

125e anniversaire de Maisonneuve
Cette année, l’ancienne ville de Maisonneuve a 125 ans. Elle doit son existence même à l’installation de lignes de tramway. Si on voyait à long terme, comme les fondateurs de cette ville l’ont fait, on miserait à nouveau sur ce mode de transport, qui est la solution de l’avenir. Si on voyait à long terme, on rouvrirait le fleuve aux citoyens et on traiterait les quartiers riverains comme la prunelle de nos yeux, car ils représentent un des plus grands trésors montréalais, même si peu de gens semblent s’en rendre compte, du moins parmi les décideurs.

J’ai souvent envie d’inviter des membres du gouvernement et de la ville à venir se balader avec moi dans mon quartier pour que je leur montre ce que j’y vois, moi qui l’ai choisi par amour en 1992. J’irais avec eux me promener en vélo sur la piste cyclable, je leur ferais découvrir les ruelles larges comme des rues, je leur montrerais les dizaines d’enfants qui jouent à la balle ou au hockey dans la rue, je leur ferais remarquer les grands arbres matures, les trottoirs larges, les maisons magnifiques, les églises somptueuses, les œuvres d’art public trop souvent négligées. En leur prêtant mes yeux, je leur montrerais peut-être qu’ils sont aveugles.

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