• Les chevaux du Lac Ladoga

Préambule : J’ai eu l’idée du texte qui suit après avoir lu un fait vécu, rapporté par Hubert Reeves dans L’heure de s’enivrer (paru aux Éditions du Seuil en 1986) pour expliquer le phénomène physique de la « surfusion ». Ce fait exceptionnel avait d’abord été rapporté par l’auteur italien Malaparte, dans un livre intitulé Kaputt. J’ai lu ce texte des années après avoir écrit le mien et imaginé moi-même un contexte à partir du récit d’Hubert Reeves… Je ne veux surtout pas prétendre remplacer le texte original de Malaparte. Je recommande même de le lire, car lui a vu ces événements.

***

Laissez-moi vous raconter une bien étrange histoire. C’était en 1942, un soir de janvier, dans une petite île du lac Ladoga en Russie. Dans la nuit sombre, devant le lac aux eaux noires, une petite maison se dressait, isolée. Depuis quelques jours, il faisait un froid à fendre les pierres. Nina Ivonovna Belaïeva et son mari, Mikhaïl Albertovitch Poulinov étaient assis près du foyer, savourant la solitude de leur refuge. Après un copieux souper, au cours duquel Mikhaïl avait cuisiné le gibier pris au piège la veille, Nina fit le nécessaire pour dégager la table et entreprendre une de ces longues parties d’échec qui s’éternisaient souvent dans le silence du soir. Le son envoûtant des bûches crépitantes promettait une aimable soirée.

Depuis plus d’un an, l’Allemagne était en guerre contre la Russie et Hitler attaquait sur tous les fronts. Pour fuir le bruit des bombardements qui sévissaient à la ville, à Belomorsk, le couple s’était installé dans la propriété du père de Nina, choisissant pour quelque temps la vie rustique de cet îlot de paix.

Cependant, les bombardements n’avaient pas tardé à les suivre. Désormais, il leur arrivait d’entendre, sur l’autre rive, dans la forêt, le bruit lointain des explosifs.


Ce soir-là, quand Nina mit la main sur le samovar pour verser du thé, une détonation d’une force incroyable la fit sursauter et renverser le liquide brûlant. Cette fois, elle eut peur. Un coup d’œil à la fenêtre suffit à lui faire comprendre que l’explosion avait provoqué un incendie. Le brasier était lointain, dans les terres d’en face, mais une lueur monstrueuse colorait la forêt enneigée et les champs immobiles. La scène était grandiose. Pourtant, ni Nina ni Mikhaïl ne se doutaient du spectacle plus prodigieux encore auquel ils allaient bientôt assister.


Quelques minutes après le violent soubresaut, ils entendirent un nouveau bruit dont ils ne pouvaient déceler l’origine. C’était une rumeur aiguë et tourmentée. Soudain, la neige se mit à valser, la terre vibra et Mikhaïl aperçut au loin un brouillard mouvant. À l’horizon, sortant de la forêt et s’engouffrant dans la plaine blanche, mille chevaux paniqués couraient et hennissaient furieusement. Sous la lueur du feu de forêt, les chevaux offraient l’image vivante du désespoir.


Un vent de folie soufflait ; la horde farouche et déchaînée fuyait l’incendie dans tous les sens. De leur île, Nina et Mikhaïl distinguaient fort bien la scène. Ayant aperçu le lac, les chevaux emballés tournèrent vers lui leur épouvante, les yeux exorbités, l’écume blanchissant leurs naseaux, leur haleine exhalant une vapeur diabolique. Pendant la course affolée de ces animaux sauvages, les longues crinières battaient dans l’air froid de la nuit et les robes châtain prenaient les couleurs de l’incendie.


Malgré le froid mordant, l’eau n’avait pas eu le temps de se transformer en glace. La masse liquide et mystérieuse du lac reflétait la lune, comme un œil immense et inhumain tourné vers le ciel. Pour les chevaux terrifiés, cette masse représentait l’espoir. Ils s’y ruèrent avec fureur, loin de se douter du sort qui les y attendait.


La tête tendue hors de l’eau, ils nageaient vers l’autre rive. Au contact de l’eau, leurs crinières ne tardèrent pas à former des cristaux. C’est alors qu’il se fit un grand vacarme. Les cristaux se propagèrent rapidement et, par une réaction en chaîne, tous les glaçons s’entrechoquèrent, se joignant en un magma mortel. L’amoncellement forma un embâcle, étouffant le poitrail des chevaux paniqués. En un instant, tout le lac gela. Arrêtés dans leur course, hébétés de ce qui leur arrivait, les chevaux poussaient dans la nuit de longues plaintes désespérées. Nina et Mikhaïl, qui étaient sortis pour assister à la fuite, restaient interdits devant cette scène inouïe. Les poils fins des chevaux russes se ruant dans le lac avaient suffi à précipiter l’étau de glace qui devait leur servir de tombeau. Leurs têtes effrayées surgissaient maintenant hors du lac, leurs yeux en colère lançant des regards fous. Ils ne tardèrent pas à mourir, tous.


Nina et Mikhaïl s’approchèrent de la rive. Ce qu’ils voyaient leur semblait venir de l’au-delà. La lune se joignait à l’incendie pour éclairer ces centaines de têtes frappées de stupeur. Les poils des chevaux s’étaient transformés en autant de cristaux dont le scintillement semblait une multitude d’étoiles flottant au-dessus de la banquise. De longs glaçons transparents surgissaient des crinières rigides. Chaque tête était devenue une inquiétante sculpture de cristal suspendue dans le temps.


Nina et Mikhaïl restèrent longtemps là, sidérés par l’étrangeté et la beauté de ce paysage sublime, où l’horreur de la mort scintillait des mille feux de la vie.

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15 réponses à • Les chevaux du Lac Ladoga

  1. Jacques ROBIN dit :

    Cet épisode des chevaux du Lac Ladoga figure dans l’ un des livres de Malaparte , Kaputt je crois publié en 1944.
    Si mes souvenirs sont bons, les chevaux se seraient réfugiés dans le lac a cause d’ un incenduie de la forêt. Et sur fort coup de gel pendant la nuit ils ont été pris par la glace. Ils y sont restés jusqu’ au printemps.
    Pas de surfusion miraculeuse dans cette version….
    J. Robin

  2. admin dit :

    Le phénomène de la surfusion n’a rien de miraculeux, il a été expliqué par Hubert Reeves à partir de cette anecdote des chevaux du lac Ladoga, racontée à l’origine par Malaparte et qui illustre justement ce principe physique.

    Pour ma part, je me suis amusée à imaginer la scène à partir du récit de Reeves (très succinct) et avant d’avoir mis la main sur le récit de Malaparte.

    Celui-ci a observé un phénomène, Hubert Reeves l’a expliqué et moi, je suis entrée dans l’histoire pour imaginer concrètement ce que les gens avaient vécu.

  3. Merci d’avoir ainsi romancé cet épisode… que j’ai repris dans le post mis en lien,
    Cordialement,

  4. Balmer dit :

    Bien joué… Belle description. Minok a raison, il n’en va pas du miracle dans cette situation, il s’agit effectivement d’un principe chimique -et naturel- qui n’en demeure pas moins surprenant…tout particulièrement pour les chevaux en question! Bel exercice, joli texte.

  5. EDOUARD dit :

    L’explication parfaitement justifiée du fait rapporté par Reeves et l’évocation du phénomène de « surfusion » me choquent, comme le ferait un fait divers aussi grave. Par contre, ce qui donne toute sa dimension à cette triste tragédie, c’est la poëtique fabuleuse que sait lui donner Malaparte dans son livre Kaputt, une preuve que l’émotion véritable ne naît que de la poésie. Et Dieu sait à quel point Malaparte fut un écrivain complexe dans ce domaine, intégrant la poésie au réalisme le plus insoutenable, avec ce détachement ironique sur leur propre personne que savent avoir les Italiens.

  6. Navarro Jean Claude dit :

    J’aime beaucoup Hubert Reeves, mais il n’est pas le premier à avoir expliqué le phénomène de surfusion. En terminale en 1955 nos professeurs nous parlaient déjà des « chevaux du lac Ladoga » et du phénomène de résonance qui avait fait écrouler un pont suspendu lors du passage d’une troupe qui marchait au pas cadencé.
    Il semblerait que les références des scientifiques aient quelque peu changé!
    Le plus surprenant est que ma femme a recemment assisté à ce phénomène dans notre jardin où de l’eau contenue dans une barquette a brusquement gelé sous ses yeux.Je regrette de ne pas avoir fait une photo car on distinguait parfaitement la vague créée par le vent à la surface de la glace.

  7. admin dit :

    Bonjour Jean-Claude Navarro,

    Je ne crois pas avoir laissé entendre que Hubert Reeves était le premier ni le seul à avoir expliqué le phénomène de la surfusion… Et non plus le seul à l’avoir illustré à l’aide de l’anecdote des chevaux du lac Ladoga. J’ai simplement dit que moi, j’avais découvert l’existence de ce phénomène en lisant cet auteur.

    Par ailleurs, je trouve formidable l’expérience de votre femme dans le jardin! Voir la vague prise en glace, c’est fabuleux.

    Merci pour votre commentaire.

    Monique.

  8. Ostiane dit :

    Piste pédagogique, en classe de 1ère S. La surfusion…Comment fonctionne « la chaufferette »?
    Un beau texte qui illustre ce changement d’état. Science, culture et culture scientifique. Merci!

  9. Michel PUTTILLI dit :

    J’aime assez cette variation sur le texte de Malaparte et j’étudie souvent en italien l’extrait tiré de Kaputt avec mes élèves de Terminale.
    Mais le russophone que je suis aussi (ma mère était russe) a du mal a laisser passer le nom du personnage masculin de la nouvelle. En russe Mikhaïlovitch est un patronyme et le suffixe -ovitch rajouté à un prénom masculin signifie « le fils de », donc ici le fils de Michel; ceci suppose évidemment un autre prénom au personnage (Alexeï, Ivan, Boris, Nikita…) car le seul patronyme ne suffit donc pas à désigner quelqu’un, et le prénom est indispensable, sauf s’il s’agit d’un personnage célèbre ou si le prénom du père est parfaitement connu de l’interlocuteur.
    L’équivalent féminin de -ovitch est -ovna : ainsi ma mère s’appelait Olga Borissovna -fille de Boris-, et son frère Kirill Borissovitch, fils du même Boris
    C’est un peu comme si on disait Mikhaïlovitch au lieu de Mikhaïl Gorbatchev.
    Cordialement. MP

  10. Minok dit :

    Commentaire lu et retenu! Les noms de mes personnages sont changés. Merci à M.Putilli…

  11. Rochouane dit :

    Certains appellent cela une variation, d’autres pourraient évoquer le plagiat, je viens de lire Kaputt, de Malaparte, une très grande œuvre, avec des passages extraordinaires. L’épisode des chevaux du lac est sidérant et a marqué des générations. Malaparte est un des auteurs importants de son siècle, je pense que personne après lui ne peut raconter cet épisode, il l’a tellement bien fait, au moins la moindre des choses serait de citer son nom, ne serait-ce que pour lui rendre hommage… C’est que le contexte a été très bien « imaginé » par Malaparte dès 1941. Le livre est paru à la fin de la guerre, cela fait maintenant près de 70 ans.

  12. bellasarah dit :

    Cette histoire me passionne beaucoup.

  13. Antoinette Hazoume dit :

    Je viens de raconter cette histoire à un ami qui ne la connaissait pas. Il est littéralement subjugué. Ainsi donc, elle passionne encore! Bravo à vous.

  14. Lorimier Denis dit :

    Bonjour,

    Une connaissance avait mis une ou deux bouteilles d’eau pétillante sur le bord extérieur de la fenêtre, « si jamais », par un soir d’invitation et de température bien en dessous de zéro. Personne n’eut soif, sauf lui le lendemain matin au réveil. Il prend l’une des bouteilles oubliées à l’extérieur et dévisse la capsule. Le gaz s’échappe brusquement et tout le contenu gèle d’un coup et fait fendre la bouteille de verre par dilatation due au gel.

    Toutefois, heureusement, il n’y avait aucun cheval dans le flacon. Histoire véridique.

    Bien à vous.

    Denis L

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