• Un hiver autoroutier

Monique Désy Proulx
Les Saisons de Monique
Revue Guyane-Québec
février 2008

C’est l’hiver et j’ai du verglas plein la tête. Des gouttes glacées me sillonnent le cerveau. Que se passe-t-il donc ? Eh bien, le gouvernement a annoncé récemment qu’il imposerait aux citoyens une autoroute en pleine ville, juste à côté de chez moi !

Pourtant, j’habite un des plus beaux quartiers de Montréal et le Saint-Laurent coule à deux pas de ma résidence, mais on s’obstine à ne voir ici que pauvreté et misère. Ce quartier s’est fait massacrer à coups de bulldozer dans les années 1970 et, depuis, on veut le rachever. Dans ces années Bourassa, la voiture et le béton prenaient le dessus sur toute autre considération et notre argent a alors servi à raser une des plus anciennes artères du pays, la rue Notre-Dame, autefois Chemin du Roy, parce qu’on voulait y faire passer une autoroute. Parmi les bâtiments qui bordaient cette voie historique, il y avait un couvent majestueux, érigé en 1860 et entouré de jardins, qui venait de célébrer ses cent ans en chantant « Hochelaga, sois fier ! » Fiers, les Québécois ? Fiers de leur histoire ? Voyons donc. Fiers de leurs chars, plutôt…

Sans aucune gêne, les « bull » sont passés et ont jeté à terre ce bâtiment, ainsi que tous les autres, laissant derrière eux misère et désolation. Seules une ou deux maisons et la Caserne Letourneux ont échappé à la razzia, cette dernière sauvée in extremis parce qu’elle avait été bâtie selon les plans du plus grand architecte du siècle dernier, Frank Lloyd Wright. Pour le reste, pas de pardon. Dans notre pays, inutile d’attendre les autres pour faire la guerre, on se la fait très bien tout seuls.

Quelques années après ce triste épisode, le parti de René Lévesque imposa un moratoire pour stopper toute construction d’autoroute en milieu urbain. Ouf ! Nos talibans québécois allaient enfin cesser leur œuvre de destruction. Pour tenter de consoler les citoyens en deuil, on leur a offert une bande verte et une piste cyclable. Et pour remplacer les belles maisons d’antan, avec leurs façades de pierre, leurs corniches en ardoise et leurs grandes galeries aux barreautins tournés, on a construit de vilains HLM aux petites fenêtres mal orientées… Enfin. Il faut bien vivre avec son temps, n’est-ce pas ?

Depuis, la rue Notre-Dame est restée presque figée. La vie a continué, mais ce quartier qui recèle tant de trésors ne s’en est jamais tout à fait remis. La rue Sainte-Catherine, ayant perdu sa clientèle naturelle, a périclité. Les usines ont fermé, les chômeurs ont pullulé, des expropriés venus d’ailleurs ont débarqué, les tavernes se sont vidées, les beaux magasins sont devenus des bric-à-brac et les restos, des stands à patates frites. Bref, ce fut la décadence et la réputation des lieux s’est ternie.

Pourtant, il en est resté un monde tissé serré, des familles avec des «trâlées» d’enfants, des voisins qui se connaissent, une atmosphère chaleureuse, des ruelles larges comme des avenues, des cours arrière comme des jardins de campagne, des arbres matures, de grandes écoles, des demeures bourgeoises, un théâtre majestueux, un marché splendide, des églises grandioses, des orgues Casavant, des sculptures d’Alfred Laliberté, une fontaine de Riopelle… Bref, tout pour faire un quartier urbain de premier ordre, à la condition de restaurer plutôt que de détruire, de comprendre plutôt que de juger, d’apprécier plutôt que de continuer à «scrapper». Or, c’est le contraire qui se passe : les autorités déplacent les fontaines, démantèlent les parcs et minéralisent les espaces publics. Et aujourd’hui, malgré les milliers d’enfants qui grandissent ici, elles imaginent une autoroute en tranchée à huit voies où pourront transiter 150 000 voitures par jour !

La Direction de la santé publique a beau affirmer, chiffres à l’appui, que la proximité d’une telle artère est dévastatrice pour la santé, on s’en fout ! La présence de tant de voitures a beau générer des gaz à effets de serre et contribuer au réchauffement climatique, on s’en fout aussi ! Que cela augmente les îlots de chaleur, pourtant reconnus comme un problème sérieux, on s’en balance ! Et au diable la vie de quartier empêchée par les autoroutes en ville ! Un fleuve géant coule à côté, comme un capital unique au monde et une promesse de développement touristique inouï ? N’en parlons surtout pas… Enfin, on sait que le XXIe siècle est l’époque du Nouveau Tramway électrique et que le Québec est un des fournisseurs mondiaux de tramways électriques, mais on refuse de miser là-dessus et on subventionne plutôt, à même les fonds publics, la voiture individuelle et le pétrole, ce qui fait sortir des milliards de dollars de notre pays…

Y’a quelque chose qui cloche là-dedans ! Quelqu’un, quelque part, peut-il m’expliquer ce qui motive nos décideurs ? Certains lobbys semblent avoir plus la cote que l’avenir de notre société, la santé des citoyens et le bonheur des Montréalais…

L’hiver est une saison magnifique, mais je ne la vois pas. Au lieu de chausser mes raquettes et d’aller admirer les sapins enneigés, je suis plantée devant mon ordinateur et j’écris des lettres ouvertes, des communiqués de presse, des mémoires et des articles. Et je râle. Si jamais vous voulez râler avec moi, tandis qu’il en est encore temps, allez signer la pétition à l’adresse suivante : http://rue-notre-dame.org. Nous aurons au moins tenté ensemble de donner un brin d’espoir à notre avenir…

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