• Montréal et son fleuve…

Monique Désy Proulx
juin 2008

Mercredi 11 juin 2008, le maire de l’arrondissement Ville-Marie et nouveau chef du parti municipal Vision Montréal, Benoît Labonté, présente son projet Rives nouvelles, qui consiste à prévoir que Montréal s’aperçoive enfin qu’elle est située au bord d’un fleuve. Il était temps !

Depuis plusieurs années déjà, Richard Bergeron — du parti Projet Montréal — crie sur tous les toits que l’entrée maritime de l’île est un trésor sur lequel nous levons le nez et qu’il suffirait de détourner vers l’Est les voies ferrées qui encombrent les rives, près du pont Jacques-Cartier, pour donner à la métropole une envergure qu’elle se refuse. Cette année, M. Labonté l’affirme à son tour, et c’est tant mieux. Disons-le et redisons-le, à l’endroit et à l’envers, à gauche et à droite, ça deviendra tellement évident que ceux qui n’en parleront pas seront les cancres de la classe. Et peut-être qu’un jour, quand la direction du Port osera encore affirmer que les Montréalais ont perdu à jamais ce territoire sous prétexte qu’il est fédéral, il y aura une petite gêne…

Par le passé, pour permettre au port de prospérer, on a fermé au fleuve les quartiers historiques de Montréal, et pour faire place à une autoroute, on les a démembrés. La rue de la Commune a été préservée in extremis, dans le Vieux-Montréal, mais on a creusé devant l’Hôtel de Ville un canyon de voitures qui a séparé de la cité la partie la plus ancienne de Montréal. En fait, c’est tout le sud de l’île qui a souffert de la soumission de nos sociétés aux charmes de la Déesse Voiture. Celle-ci a tant séduit nos dirigeants des années cinquante et soixante qu’ils lui ont sacrifié une cohésion sociale, une histoire, de riches bâtiments ainsi que les abords du fleuve qui ouvre pourtant la porte de l’Amérique du Nord.

On prenait alors pour modèle les villes américaines, surtout celles de l’Ouest californien qui n’avaient rien à voir avec nous et notre climat, et on les imitait dans ce qu’elles faisaient de plus mauvais et de plus laid, en créant chez nous ces barrières autoroutières dont certains disent aujourd’hui qu’elles sont de véritables murs de Berlin. Il est vrai que les autoroutes en milieu urbain ont le don de couper des villes en deux et d’isoler des quartiers entiers. Ces infrastructures créent des apartheids et sont tout à fait incompatibles avec la réalité urbaine. Aux États-Unis, elles ont provoqué la destruction de multiples quartiers noirs. Ici, ce qu’on a détruit sans vergogne, ce sont les quartiers des «Québécois d’origine canadienne-française»… Ainsi en est-il de Saint-Henri, de Côte-Saint-Paul et de Ville-Émard —du côté Ouest—, de Hochelaga et de Maisonneuve —du côté Est— et, entre les deux, de ce qu’on appelle aujourd’hui prosaïquement Centre-Sud, oubliant le nom plus poétique de «faubourgs» qui était le sien et qu’on souhaite ardemment voir revenir…

Aujourd’hui que nous sommes entrés de plain-pied dans le siècle nouveau, et même dans le millénaire nouveau, on parle enfin de corriger le tir et de retisser la trame urbaine dans le centre-ville. Avec tous les projets immobiliers qui s’en viennent, le contraire serait aberrant. En effet, d’ici une quinzaine d’années et dans un même quadrilatère, on prévoit ériger une Cité de la santé et un Centre hospitalier universitaire, on veut reconstruire les terrains de Radio-Canada — où vivaient des milliers de familles avant les grandes destructions des années soixante — et on parle de restaurer l’ancienne gare Viger pour en faire un vaste complexe hôtelier. Bref, on voit renaître la ville de l’Est francophone. Et M. Labonté veut que cette ville renaisse au bord du fleuve géant. Nous ne pouvons qu’applaudir.

Le seul hic, c’est que dans ses plans, le maire de Ville-Marie ne remet pas en cause la construction de l’autoroute Notre-Dame. « Il y a du camionnage, il faut bien s’y plier », dit-il en substance quand on lui demande pourquoi… Tiens, tiens. Après avoir constaté les dégâts provoqués par notre soumission à l’automobile et au pétrole, on continuerait à foncer dans le mur ?

M. Labonté suggère de régler le problème en recouvrant la nouvelle autoroute avec des dalles de béton, mais il oublie que les milliers de nouveaux camions et de nouvelles voitures qui entreront chez nous et devant lesquels on s’agenouille, sans chercher de moyens d’en endiguer le flot, ils devront bien aller quelque part, au milieu de cette ville où on veut « attirer et retenir des familles ». Il oublie qu’il faudra leur construire des parcs de stationnement et qu’ils vont faire du bruit, beaucoup de bruit, et de la pollution, beaucoup de pollution. C’est pas très bon pour les enfants et les vieillards…

Tout ça, au moment où le prix du baril de pétrole part en folie, nous obligeant à voir que notre monde change et que de nouvelles solutions émergent, surtout dans les pays « développés », non seulement en Europe, mais aussi aux États-Unis, où est née la Déesse et où elle a régné sans partage. Eh oui, même aux États-Unis, et surtout aux États-Unis, des dizaines de villes sont en train de détruire leurs autoroutes en milieu urbain.

Qu’est-ce qu’on attend ici, au Québec, et particulièrement à Montréal, pour entrer dans cette modernité-là, celle des années 2000, celle qui incite les grandes villes à repenser la mobilité en fonction des humains plutôt qu’en fonction des chars ?

Voilà ce qui cloche dans le projet Rives nouvelles : il propose de renouer avec notre fleuve pour retenir des familles en ville, mais il nie le corollaire de l’axiome : un centre-ville densément peuplé se construit autour du transport collectif. C’est ce qui a permis à Montréal de devenir ce qu’elle est et c’est ce qu’il faut retrouver aujourd’hui, pour vivre dans une vraie île, entourée d’eau et où l’air est respirable…

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Une réponse à • Montréal et son fleuve…

  1. M’inviterez-vous si je me rends à Montréal?
    J’y ai des amis et je mène une recherche peu conventionnelle…
    Je suis breton et je suis venu à plusieurs reprises au Québec…
    Il y a peut-être pour moi un voyage en perspective dans quelques semaines
    Cordialement…
    Josick
    PS… Je suis à la fois triste et heureux… Triste, car je viens de perdre mon copain chanteur-auteur-compositeur… Il chantait mon milieu de naissance… http://www.animation-spectacle.net/multimedia-22917.htm#
    et heureux, car je viens de revoir mes enfants après dix mois sans aucunes nouvelles d’eux… ce qui explique la colère que j’exprime sur mon blogue…

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