• Bye Bye Montréal !

par Monique Désy Proulx
septembre 2008

Cet été, j’ai passé mon temps à me gaver de la beauté de mon pays.

En juin, j’ai exposé mes tableaux à Saint-Nicolas, joli village situé à flanc de cap sur la rive sud du Saint-Laurent, près de Québec, ma ville natale, devenue si belle avec le temps. Je suis allée dans la capitale, j’ai déambulé dans le port et j’ai vu les formidables images de Robert Lepage raconter l’histoire de la région en se projetant sur les murs des élévateurs à grains. J’ai marché sur le toit du Musée de la civilisation, parmi les concombres et les laitues plantées par le metteur en scène Franco Dragone. J’ai roulé sur le boulevard Champlain, qui fut dans les années soixante une autoroute aménagée directement devant des chalets d’été, dont celui d’un vieil oncle… Aujourd’hui, on a corrigé le tir. Désormais, ce boulevard est bordé d’arbres et de terrasses piétonnières. Certaines zones sont si jolies que les gens sont portés, tout naturellement, à ralentir leur voiture… Tandis que j’étais dans la région, je me suis promenée dans la belle campagne environnante, dans le comté de Lotbinière, m’arrêtant chez mon cousin Claude à Saint-Antoine-de-Tilly. Partout, je voyais de la beauté.

En juillet, je suis allée à Trois-Pistoles, dans le bas du fleuve, où je me rends chaque été depuis 2003, pour sentir l’air salin et les algues marines, pour revoir les épinettes géantes et mon amie Cécile, et pour donner des ateliers de peinture en plein air. Un copain, Serge Côté, m’a emmenée découvrir les terres, là-haut, d’abord au deuxième rang, d’où l’on voit la plaine descendre vers le Saint-Laurent. Au loin, sous le puissant soleil de la fin du jour, on aperçoit l’embouchure de la rivière Saguenay ! Pour me rendre là, j’avais roulé sur un chemin de terre bordé de champs de canola qui éclaboussaient l’air de leur lumière jaune vif. Mon ami habite plus haut encore, au troisième rang, d’où la perspective s’ouvre plutôt sur l’arrière-pays, avec ses villages nichés dans le creux des Adirondacks, montagnes venues des États-Unis et qui forment ici la colonne vertébrale de la Gaspésie. Encore, je voyais de la beauté.

Puis j’ai rendu visite à ma nièce, ma filleule Virginie, installée depuis peu au Bic, village perché au bord de la mer, où des îles rocheuses montent la garde près du rivage pour détourner les nuages et les vents, créant un microclimat dont jouissent les résidents. Pour tout dire, ceux-ci ont manqué de pluie cet été, au moment même où la province entière pleurait de voir tant d’eau tomber du ciel ! Eh oui, l’herbe était desséchée sur le terrain de Virginie, où nous avons dégusté une soupe et un rosé devant une mer rougeoyante et un soleil couchant. Instants de pure beauté.

En partant de Trois-Pistoles, j’ai traversé aux Escoumins sur la côte nord et je suis allée jusqu’à Sept-Îles, découvrant avec vertige les Laurentides devenues géantes qui se jettent en falaises dans le golfe. Sur le chemin du retour, j’ai arrêté à Tadoussac, petite ville accrochée à la croisée d’une rivière grande comme un fleuve, le Saguenay, et d’un fleuve grand comme une mer, le Saint-Laurent. Tadoussac nous dit tant de choses avec son nom indien, son histoire ancienne, sa géographie spectaculaire, ses élégantes maisons québécoises et son splendide hôtel au toit de tôle rouge. Il y avait là des gens venus du monde entier, j’ai entendu parler espagnol et des langues nordiques, j’ai vu des Arabes et des Américains, j’ai senti une atmosphère joyeuse et détendue, il y avait de jolies terrasses, une baie magnifique, des bateaux qui traversent, des enfants qui jouent dans le sable, un théâtre de marionnettes dans un autobus, et la longue promenade en bois qui offre à tous le bonheur de jouir d’un point de vue débordant de beauté.

M’en revenant vers la métropole, j’ai traversé Portneuf, région de poètes, de lacs et de rivières, où a vécu l’écrivaine Anne Hébert. J’ai vu le chemin Saint-Denys Garneau, j’ai longé la rivière Sainte-Anne à Saint-Casimir, pays d’enfance d’Alain Grandbois. Cet auteur québécois a raconté l’histoire de Louis Jolliet sous le titre Né à Québec et j’avais lu ce récit pendant l’été, ce qui m’avait fait regretter, une fois de plus, que les écoliers québécois n’apprennent pas à mieux connaître les personnages fondateurs de notre peuple, qu’on appelle aujourd’hui les « Québécois d’origine canadienne française »… Pourtant, nous devrions tous mieux connaître Louis Jolliet, esprit vif et cultivé, musicien de talent, commerçant avisé, citoyen apprécié, bon père et bon mari, grand explorateur, ami des Indiens et de la nature sauvage.

Toujours sur la route avec ma petite auto, j’approchais de chez moi, longeant encore le fleuve, cette fois du côté sud en Montérégie, vers Contrecoeur, où j’allais répéter avec des musiciens qui m’accompagnent dans un tour de chant. Répétition dehors, parmi les framboisiers et les fleurs, devant les vagues que font les bateaux qui passent. Moment de grâce au sein de paysages verdoyants, où la nature est de plus en plus douce, avec ses rives de sable et ses saules pleureurs. Puis, j’ai piqué une pointe vers le Richelieu, pour animer une journée de poésie en plein air. J’ai alors découvert au bord de l’eau un joli village, Saint-Antoine, avec des maisons anciennes rangées le long de la route et la grande rivière où déambulent des embarcations depuis le lac Champlain jusqu’à Sorel.

Je suis arrivée le lendemain devant Montréal, à l’heure où le soleil se couche, et j’ai roulé sur l’autoroute en face, de l’autre côté de la rive, vers le pont Jacques-Cartier. Encore une fois, mon pays resplendissait. Le feu du ciel bombardait l’eau du fleuve, provoquant un tel éclat que j’en étais illuminée de l’intérieur. Cette île, juste là, cette île magnificente, c’est donc Montréal ?!

Et alors, je suis entrée chez moi, là où je vis depuis 1989, là où j’ai mené tant de combats et dénoncé tant de bêtises. Pour traverser, j’ai pénétré dans un tunnel bruyant et déglingué, avec des dalles arrachées et des coulées sales sur les murs. Une fois dans l’île, j’ai vu le chemin bordé de clôtures Frost et de rambardes en tôle rouillée. Une autoroute sans charme longeant une voie de chemin de fer négligée, des réservoirs de pétrole qui suintent la saleté, un viaduc ferroviaire rongé par la rouille, une ville tournant le dos au fleuve et oubliant son passé.

Violent contraste. J’entrais dans la laideur, dans un monde qui sacrifie les arbres pour le béton, l’air pour le monoxyde de carbone, les transports en commun pour la voiture en solo. Cette ville qui cache son fleuve derrière des hangars désaffectés et dont les dirigeants défigurent les parcs anciens, arrachent les œuvres d’art publiques, rasent des couvents centenaires et applaudissent aux autoroutes qui empoisonnent les enfants.

J’aimerais tant les emmener sur mes chemins d’été et leur faire sentir ma peine devant leur aveuglement.

À mon sens, il faudrait plutôt honorer le pays qui nous échoit en héritage et servir sa beauté, en reconnaissant son histoire et la manière dont les humains s’y sont inscrits, en soulignant la valeur de ses fondateurs, Indiens, Français et autres amoureux de sa nature sauvage, qui ont sillonné ses rivières et parcouru ses forêts, défriché et cultivé sa terre, construisant villes et villages le long de ses cours d’eau. Le passé est là, mais l’avenir aussi, riche à craquer.

Or, l’Homo Québecus a plutôt tendance à installer des garages de pneus devant les panoramas maritimes et à asphalter ses bords de l’eau pour faire toute la place à ses « chars ». Pas étonnant que les égouts puent dans les rues de la métropole… Pas étonnant non plus que j’aie envie, une bonne fois pour toutes, de lever les pattes.

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2 réponses à • Bye Bye Montréal !

  1. Steve Quilliam dit :

    Vous avez fait une superbe description du paysage québécois, de ses beautés et de ses trésors. Il me sera désormais encore plus difficile de résister à la tentation d’aller y faire un tour.

    Comme vous, je partage la désolation qu’offre trop souvent Montréal. Par contre, il ne faut pas perdre de vue que c’est une ville et qu’il ne faut pas la comparer avec une campagne. Dans une ville, il doit y avoir du béton et du bitume et cela fait partie de notre paysage, comme dirait  »Renaud », mais je suis d’accord avec vous qu’il y en a trop et qu’il serait relativement facile d’améliorer et la qualité de vie des gens et l’accès à la nature environnante, soit le fleuve, les îles, la montagne, les parcs et les boisés.

    Nous comprenons tous les aberrations du passé, jusqu’à un certain point, mais il est très surprenant de voir qu’aujourd’hui, il y a encore des gens qui privilégient les autoroutes, les voitures, les camions, au lieu de penser à une ville nouvelle où l’harmonisation de la nature, de l’architecture moderne et historique, ainsi qu’un urbanisme artistique et inspirant pourraient ne faire qu’un monde.

  2. Minoque dit :

    C’est vrai, la ville n’est pas la campagne et c’est pourquoi j’aime tant la ville! La ville, symbole de civilisation. Création typiquement humaine. C’est là qu’on trouve culture, commerce, rues et ruelles, parcs et places. Bien sûr du bitume, bien sûr du béton, mais pas partout! Les humains ont aussi besoin d’air, de soleil, d’eau, de verdure, d’arbres et d’oiseaux. La ville peut leur offrir des oasis, et à Montréal c’est facile: non seulement il y a la montagne, mais aussi… le fleuve. Quelle richesse!

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