• Arbres

par Monique Désy Proulx
pour Guyane-Québec

septembre 2009

Il est déjà fini, l’été !  Il avait commencé par la Saint-Jean, avec sa musique et son souper en plein air, puis il y avait eu la pluie, la pluie et encore la pluie.  Ensuite (enfin), le soleil et la chaleur. Pendant tout ce temps, il y avait des pépines dans mon terrain pour creuser des tranchées, arracher l’asphalte, poser des drains. Il y avait mon jardin et ses fleurs qui explosaient : marguerites et rudbeckias, lis et cosmos. Et le potager, avec les tomates et les

fines herbes, les concombres et les oignons. Sans compter que j’ai peinturé un balcon, érigé un mur de pierre, semé du gazon, déplacé un cabanon. Des efforts trop grands et un bras blessé. Bref, les joies de la propriété! Il y a eu tout cela et aussi…  mon séjour annuel à Trois-Pistoles dans le bas-du-fleuve, une rupture amoureuse, un moment de désespoir et puis, ça y est, l’équilibre retrouvé, encore une fois, ouf!  Et maintenant il est terminé, cet été 2009, comme si de rien n’était. Pourtant, rien n’est plus pareil.

Mon regard a changé, comme le vôtre aussi, sans doute. Chaque chose que nous vivons nous transforme, souvent en nous rapprochant de nous-mêmes. L’automne se pointe, comme chaque année, mais il sera unique, le premier du reste de nos vies.

Ainsi, depuis que j’ai acheté une maison et que je possède un terrain, je m’intéresse aux arbres, car je veux en planter et savoir quelles essences conviennent le mieux à mes besoins et à mes goûts. J’ai donc fouillé sur Internet pour apprendre à les distinguer. Et j’ai commencé à les regarder autrement, notant des différences que je ne voyais pas auparavant, admirant le port de l’Orme, la force du Chêne, le bruissement du Peuplier, le parfum de l’Amélanchier, la générosité du Tilleul, la magie du Catalpa avec ses grandes feuilles, le charme du Sorbier avec ses petites baies rouges, la droiture du Hêtre avec son tronc gris-blanc, la hauteur étourdissante d’un Sapin que planta un jour mon père et que j’ai revu récemment, arbrisseau devenu gigantissime…

Durant l’été, par un bel après-midi passé dans le bas du fleuve, étendue dans un hamac, je me suis émerveillée de la quantité d’arbres magnifiques qui m’entouraient. Chaque fois que je vais dans cette région, je suis touchée par la beauté de sa forêt. Les épinettes y sont d’une splendeur qui me frappe toujours.  Sur le seul terrain où j’ai élu domicile, il y a de gigantesques épinettes de Norvège, des épinettes bleues, des noires et peut-être aussi des rouges (je ne suis pas assez «calée» en la matière pour l’affirmer avec certitude).

Tous ces arbres donnent un sentiment de solidité et de calme difficile à expliquer, un sentiment profond et immédiat. J’ai demandé à Cécile, ma voisine et amie, propriétaire du petit chalet que je loue, comment il se faisait qu’on vît ici de si grands spécimens: « Ils ont été plantés il y a plus de cent ans !», m’a-t-elle répondu.

Les arbres centenaires ont un effet sur nous. Ils expriment la force et la continuité.  Et les conifères peut-être encore plus que les autres, puisqu’il semble que le premier arbre du monde, Archaeopteris, soit leur ancêtre à tous. Les conifères sont comme les baleines, immenses et anciens. Et comme les baleines, ils suscitent notre admiration et commandent notre respect. C’est décidé, je planterai des conifères.

Au cours de mes recherches, j’ai aussi été séduite par un arbre dont on dit qu’il a été éliminé de nos forêts : l’Orme d’Amérique. Dans ma famille, nous avions un beau grand chalet que j’ai beaucoup aimé et qui était entièrement construit en bois d’Orme. Je me souviens du jour où mon grand frère Denis m’avait dit, doctement, que cet arbre n’existait plus. J’avais dix ans. Sur les murs et au plafond, les circonvolutions de cette essence me faisaient rêver. Les mouvements tordus de ses fibres évoquaient pour moi des têtes humaines, des chevaux en furie, des fleuves houleux. Je ne m’ennuyais jamais d’y plonger mon regard avant de m’endormir. Et j’étais triste de penser que, par bêtise, on avait fait disparaître une telle merveille.

Cet été, en pensant à ces arbres qui m’avaient tant fait rêver, j’ai demandé à M. Jeannotte, le pépiniériste de mon village, si je pouvais en planter. Il m’a répondu que ce n’était pas une bonne idée, puisqu’ils étaient sujets à la maladie… Et d’ajouter: «En plus, tu en as déjà sur ton terrain»! Il me désigna alors deux arbres qui étouffaient sous les branches d’un «érable à Giguère». Quelle joie ! Des Ormes, ces arbres magnifiques en forme d’ombrelle, ces palmiers du Nord avaient donc élu domicile chez moi… Je me mis à couper les branches de leurs étouffants voisins pour donner à mes pensionnaires chéris toutes les chances de vivre longtemps et de devenir grands. J’en vins même à détester ces «arbres à Giguère», au tronc creux et tordu, qui privent leurs nobles semblables d’eau et de soleil. Fouillant encore pour en savoir plus sur cette essence étrange (qui ne semble avoir d’érable que le nom), je constatai bientôt qu’il s’agissait en réalité d’érables «argilières», c’est-à-dire d’arbres qui poussent dans l’argile! Le sous-sol de la vallée du Richelieu étant précisément constitué d’argile, pas étonnant qu’on en trouve tant! Le mot «argilière» devenu «à Giguère» représente donc une déformation linguistique tout à fait locale et québécoise, comme le Bonhomme Sept-Heures («Bone Setter») et la bécosse («Back House»)…

Bien des gens, amoureux des arbres, répugnent à en couper, quelle que soit leur nature, et c’est tant mieux. Mais pour ma part, je serai ravie de voir tomber ces arbres-argilières et de faire ainsi émerger la silhouette étouffée de deux beaux grands Ormes d’Amérique que je chérirai tout le temps que j’habiterai ici.

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2 réponses à • Arbres

  1. Pierre dit :

    Bonjour

    J’ai étudié l’arboriculture, mais c’est la première fois que je vois mentionné le terme «érable argilière». J’ai vérifié et il semble que vous avez raison : érable à Giguère serait une déformation d’érable argilière. Ça explique alors ce nom bizarre!

    Merci!

  2. admin dit :

    Alors, là, ça me fait plaisir d’en apprendre à un spécialiste des arbres! C’est vrai que ma découverte est d’ordre linguistique… Vrai aussi qu’elle est étonnante, cette découverte.

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