• Les feux de la saison froide

Monique Désy Proulx
décembre 2009

Hier c’était l’automne, aujourd’hui c’est l’hiver. Pas l’officiel, pas celui qui commence le 21 décembre ! Non, je parle plutôt de l’hiver qu’on décrète quand le froid arrive et que la première neige tombe. L’hiver qui arrive quand on se met à faire du feu dans l’âtre. Ici, chez moi, ça fait au moins un mois que j’allume pour chauffer la baraque. Le matin, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est de faire du feu. Avant même de préparer le café. Et avant de prendre ma douche. J’allume avec du petit bois, j’ajoute une bûche, je mets la cafetière à minimum, ensuite, je fais ma toilette et je m’habille, puis je reviens de la salle de bain au moment où la maison commence à être chaude. Le feu flambe, le café monte en faisant glou-glou, il me reste à faire griller des œufs et des toasts et ça y est, je déjeune. Mmmm…

J’adore l’hiver et il s’en vient. Ce sera tout blanc, les soirées seront longues et le feu crépitera. J’ai des bûches en masse, trois sacs de résidus d’atelier d’ébéniste, une poche de sciure de bois et une quarantaine de panneaux de cartons récupérés des tuiles acoustiques que j’ai enlevées d’un plafond. Pour le papier, j’ai de vieux exemplaires de La Presse et du Globe and Mail que ma voisine et des amis me refilent après les avoir lus. Je me retrouve souvent avec deux copies du même journal.

L’autre jour, il y avait ce titre, Qui dit vrai ?, avec deux visages en gros plan : à gauche Benoit Labonté, à droite Gérald Tremblay. J’ai aussitôt fait brûler Labonté et Tremblay. Cependant, je les ai retrouvés le lendemain. Il y avait encore ce titre : Qui dit vrai ? Et encore leurs visages contrits, Labonté affirmant que la mafia gangrène la ville de Montréal et Tremblay répliquant que Labonté ment.

Je prête alors un œil plus attentif. Benoit Labonté ressemble à un chat de ruelle, il a une face de bum, l’air de dire, « Toi, tu l’emporteras pas en paradis. Je vais me l’ouvrir, la trappe, tu vas voir que j’ai pas peur ». Et il convoque Radio-Canada pour affirmer devant tout le monde que le maire accepte la corruption dans son administration. En faisant ça, il dit adieu à sa carrière politique, mais il regarde ses anciens collègues en face. « J’ai été victime d’un assassinat politique », a-t-il dit. J’aurais aimé qu’on lui pose plus de questions sur ce qui l’avait incité à parler, sur cette décision flamboyante de rompre avec le milieu… Ça joue dur dans la cour d’école.

Sur la photo, Gérald Tremblay a un œil plus petit que l’autre, il regarde devant lui, perplexe, comme un bon garçon un peu désarçonné. Il rejette catégoriquement les accusations de Labonté. Ben non, y’a rien qui cloche à l’Hôtel de Ville, voyons. Montréal se développe dans l’harmonie et l’enthousiasme de la population. La vie publique est saine, transparente, invitante… Oui, oui, vous m’en direz tant !En tout cas, ce n’est pas ce que j’ai ressenti quand je me suis engagée dans des causes qui me tenaient à cœur, comme la destruction d’un parc de mon voisinage, le rapt d’une sculpture monumentale qui enrichissait mon quartier ou la menace de voir construire une autoroute sous mon balcon…

« Si t’as pas peur, disait Gigi à Fanfan, il ne peut rien t’arriver ».J’aime cette remarque entendue dans un film mettant en scène deux adolescents.

L’hiver est à nos portes et je n’ai peur ni du froid ni de la neige. Au contraire, la rivière glacée, les champs poudreux et les sapinages alourdis de blancheurs m’apparaissent comme des images de bonheur et de beauté.

Je vous souhaite à vous aussi un hiver heureux. Que, comme moi, vous jouissiez de la luminosité resplendissante des ciels de décembre, des brumes grises des matins de tempête et des longues soirées où l’on brûle ces journaux qui nous montrent deux fois plutôt qu’une la dérision d’un monde de mensonge et de médiocrité.

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