• Une révolution invisible

Chronique des saisons

Monique Désy Proulx
février 2010
pour Guyane-Québec

 

Avez-vous aimé votre hiver ? Pour ma part, je l’ai trouvé plutôt timide. En général, je préfère les hivers plus rigoureux, plus enneigés, plus « je m’enferme à la maison comme une ourse dans sa grotte »… Cependant, ce n’était pas le moment, cette année, de m’enfermer « comme une ourse dans sa grotte ». 

En effet, ici à Saint-Antoine-sur-Richelieu, les mois qui viennent de s’écouler ont donné l’occasion aux villageois — dont je suis — de mettre sur pied un projet visant à racheter l’immeuble d’une ancienne épicerie maintenant fermée. Nous sommes quelques-uns à considérer notre bout de pays comme un milieu de vie plutôt qu’un dortoir où chacun écoute la télé dans son coin, alors nous avons décidé de prendre le taureau par les cornes et de fonder une coopérative d’alimentation. Nous voulons acquérir une bâtisse au cœur du village, la rénover et embaucher des épiciers-boulangers-pâtissiers-traiteurs efficaces et accueillants. Si vous en connaissez, c’est le temps de le dire. Ils s’occuperont d’un lieu de rendez-vous pour la « ligue du vieux poêle », et aussi « du jeune poêle », une place pour se voir la bette, manger une bouchée et acheter son pain.

Réussirons-nous ? Les paris sont ouverts. Il nous faut d’abord recueillir soixante-quinze mille dollars de mise de fonds. Nous sommes allés de porte en porte vendre des cartes de membre aux citoyens, à 200 dollars la carte, et nous avons organisé un encan-bénéfice. Après quelques semaines, voilà quarante-cinq mille dollars dans notre compte ! Les gens veulent. Cependant, il reste trente mille dollars à trouver, sans doute la part la plus ardue à dénicher, la fatigue s’emparant des pèlerins que nous sommes. Tout ça, c’est du boulot.

Du boulot, oui, mais avec la promesse de voir renaître une campagne, de pouvoir y vivre seul sans être isolé, d’être à la fois ours et oiseau de compagnie. Souvent, il suffit du bonjour souriant d’un commerçant pour qu’une journée soit belle et qu’on s’en retourne rassasié dans ses quartiers. Cette réalité ordinaire et essentielle, toutes les sociétés de toutes les époques l’ont connue, sauf la nôtre, coincée dans un système de grandes surfaces qui génèrent des profits mirifiques et détruisent le tissu social.

C’est pourquoi notre tentative de villageois compte tant : la coopérative est porteuse d’avenir, non seulement pour notre village, mais pour l’ensemble de la société. Si nous réussissons, nous ferons partie d’un mouvement de fond au Québec qui permet aujourd’hui à plusieurs villages d’attirer des jeunes en utilisant l’argent de la place pour racheter d’anciens commerces moribonds et leur insuffler une vie nouvelle.  Comment ? En redonnant à tous des profits générés par tous. 

Comme eux, nous prouverons qu’une collectivité peut transformer son destin avec intelligence. Nous inventerons une façon de faire, à la québécoise. Nous démontrerons surtout que c’est un rêve qui nous incite à prendre la responsabilité de notre richesse, de nos besoins et de nos désirs. Et mine de rien, notre groupe de la coopérative du pays des Patriotes avance vers une certaine révolution plus que tranquille, une révolution invisible. 

L’hiver prochain, si la neige redevient abondante et que cette fois, je m’enferme « comme une ourse », peut-être me verrez-vous tout de même sortir quelquefois de mon hibernation pour aller au coin m’acheter un journal, boire un café, dire bonjour au cuistot et faire mon épicerie, avant de revenir dans ma tanière vous écrire une nouvelle Chronique des saisons ? 

Ce jour-là, il y aura de quoi célébrer la victoire extraordinaire de citoyens ordinaires, qui consacrent aujourd’hui de leur temps pour inventer leur vie de demain, faisant ainsi échec aux ogres de l’économie et aux chantres de l’ennui, ceux qui font des sorties publiques pour admonester le peuple en lui disant de travailler plus et, surtout, d’arrêter de rêver…

À suivre !

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2 réponses à • Une révolution invisible

  1. Françoise Roy dit :

    Salut Monique,

    Tu as merveilleusement résumé notre tentative de « révolution invisible » à St-Antoine et ta présence dans le comité provisoire est une source d’inspiration, puisque tu ajoutes tes rêves à celui des autres. Malheureusement, la vie moderne fait le plus souvent de nous des ours passifs et isolés. Mais je crois qu’au fond de chacun de nous, il y a une petite lumière vacillante d’espoir que les choses changent un jour pour nous permettre de vivre dans des quartiers ou des villages où règne la convivialité. Cela ne viendra pas du ciel, mais de la soif de chacun de changer les choses en se prenant en main. Je voudrais ajouter ce que j’ai observé: les bénéfices du projet « Magasin général » vont bien au-delà de l’entreprise elle-même. Nous découvrons les résidents de notre village, avec le richesse de leurs personnalités et de leurs talents, nous nous ouvrons à mille aspects de notre vie à Saint-Antoine, dans le respect de chacun, et nous avons déjà tissé des liens amicaux qui dureront bien au-delà de l’aventure présente.
    L’exemple de Saint-Camille nous a interpelé, il y a un an, et nous espérons de tout cœur et de toutes nos forces que le courant positif que nous essayons de créer passera. Peut-être allons-nous aussi devenir un exemple et démontrer que tout est possible, quand on se met ensemble pour améliorer notre vie communautaire. À suivre…

    Françoise.

  2. admin dit :

    Merci, Françoise, pour ce beau mot d’encouragement!
    Monique

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