• La couleur de mes minarets

Monique Désy Proulx
1er août 2010

Déjà le mois d’août ! Même s’il fait obstinément beau et que le soleil continue d’avoir le dernier mot, j’ai l’impression que l’été ne fait que commencer. Il faut dire que j’ai passé une partie de la saison à peinturer mon Proulailler, ce qui n’est pas une mince affaire.

Comme le bâtiment est situé entre deux grosses maisons, l’une couverte d’un toit bleu et l’autre parée de clin jaune, j’ai voulu former un trait d’union et mettre la mienne… verte. Après des mois de réflexion, j’en suis venue à fixer mon choix sur un vert «avocat». Et pour contraster avec cette couleur soutenue, j’ai décidé de peindre en blanc les nombreuses fenêtres donnant sur la rivière et en rouge les trois portes ornant la façade. Mais que de doutes et d’hésitations avant de procéder !

Le seul fait de déterminer ma teinte de blanc m’a valu au moins trois allers-retours au magasin, car je suis passée d’un blanc «mayonnaise» à un blanc «champignon», j’ai ensuite bifurqué vers un blanc «crème», pour finalement m’arrêter sur un blanc «simplement blanc» ! Quant au rouge, après avoir opté pour du rouge clair, du genre «pompier», j’ai rectifié le tir et acheté un rouge «tomate séchée», plus sombre et nuancé. Me voilà maintenant avec une multitude de pots de peinture à ranger. Heureusement que j’ai des tableaux à faire au cours des années qui viennent!

Devant l’assortiment de couleurs que j’ai finalement choisies, des gens m’ont mise en garde : «Ne crains-tu pas que ça fasse “années soixante-dix”» ?, m’a dit mon amie Michèle, dont je respecte tellement le bon goût. «Je me méfierais du côté “noël”», m’a conseillé une voisine architecte… Un ex-amoureux, toujours aussi délicat, m’a jeté à la figure que c’était désolant de voir à quel point je n’avais pas de goût ! On comprendra que j’aie hésité avant de me jeter à l’eau et de donner mes premiers coups de pinceau… J’ai pourtant fini par me lancer, car l’idée revenait toujours. Je tenais à ce que ma maison, qui est unique par son histoire et son architecture, soit également unique par ses couleurs. Surtout, je voulais qu’elle soit souriante et tonique, qu’on ait envie d’être de bonne humeur en la regardant. J’avais aussi l’idée de mettre en valeur ses nombreuses fenêtres et sa vocation de bâtiment de ferme. Eh bien, maintenant que c’est fait, je vous le dis de but en blanc, en toute humilité : pari relevé !

D’abord, quand le soleil joue sur la surface de la maison, les murs sont rayonnants. Les marguerites et les hémérocalles tranchent sur la masse de vert sombre. Les fenêtres blanches éblouissent et les portes rouges éclatent. Mon ami Daniel, qui m’a aidée à peinturer, m’a suggéré de peindre aussi en rouge les trois bouches d’aération en métal qui surplombent le toit. J’ai dit oui tout de suite et nous avons même orné l’intérieur de ces bouches de petites ampoules qui s’allument la nuit et font comme des lampions au dessus de ma toiture argentée. Depuis, celle-ci paraît mauve à la tombée du jour et ses reflets bleutés ondulent sous la pluie. J’appelle ces trois structures mes « minarets », car leur forme cylindrique surmontée d’un cône effilé leur donne une allure moyen-orientale.

Alors, même si je ne peins pas de tableaux cet été, j’ai le sentiment de travailler à une gigantesque œuvre en plein air ! J’ai aussi l’impression de sculpter une matière vivante quand je taille les arbres et soigne mes plates-bandes, où grossissent chaque jour les arbustes et d’où sortent comme par enchantement dahlias et glaïeuls. Dans mon potager, derrière, les citrouilles géantes me surprennent avec leurs magnifiques fleurs jaunes, qui s’ouvrent le matin et se referment ensuite. À côté, j’ai posé des dizaines de tuteurs pour soutenir les lourdes branches de mes tomates en folie. La citadine que je suis s’épate chaque jour de voir toute cette vie prendre forme.

Avant-hier, pour recevoir ma sœur qui venait de Toronto avec sa tribu (mari, beau-frère, belle-sœur et enfants), j’ai fait une grosse quiche et une salade presque entièrement avec ce que j’avais cueilli chez moi : tomates, courgettes, laitue, basilic et oignons. C’était tellement bon ! J’ai rarement été aussi fière de servir un plat de mon cru.

Ce qui me ravit plus que tout, dans cela, c’est le plaisir des couleurs. Au milieu du potager, quel régal pour l’œil : un accord se forme entre le sombre violet des aubergines, le vert acidulé des laitues et le rouge vif des tomates. Ici et là, le jaune côtoie le rose, le pourpre s’entend avec le carmin, le mauve s’accouple à l’orange, tout cela sur fond de vert gazon et de ciel bleu, dans une parfaite harmonie.

Dans quelques jours, je pars justement dans le Bas-du-Fleuve, comme chaque été, enseigner l’art des couleurs qui me fascine tant et dont les principes fondamentaux se retrouvent à l’état pur dans la nature. Il y a là tout le mystère de la lumière qui s’incarne et qui m’émeut. Pareil pour mes minarets : quand je les vois pointer au-dessus de ma maison, comme des fleurs d’acier le jour et des lumignons la nuit, je suis émue.

Le Proulailler, été 2010

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