• Une visite guidée de mon quartier

Mon quartier, situé dans l’Est de Montréal, résume à lui seul l’histoire de mon peuple conquis, qui a pourtant donné naissance à tant de géants. Ceux-ci ont laissé des traces dans Hochelaga, ce nom si indien, et dans Maisonneuve, ce nom si français, tous deux reliés désormais par un trait d’union pour évoquer… la misère urbaine.


Parmi les géants, Jean-Paul Riopelle, le dandy, l’insurgé, le « Trappeur supérieur », comme l’avait surnommé le poète français André Breton. Depuis 1976, le quartier abritait une oeuvre monumentale de cet artiste, la fontaine intitulée La Joute, arrachée de là en 2002. Jean-Paul Riopelle était fier d’être né dans l’Est de Montréal.

On trouve également trace du botaniste et poète Marie-Victorin, qui a fondé le Jardin botanique, situé aujourd’hui à l’angle des rues Sherbrooke et Pie-IX. Ce scientifique amoureux de la Nature s’est acquis une réputation internationale par son œuvre consacrée à l’étude de la Flore laurentienne.

Et Maurice Richard, héros du hockey, porte-étendard des siens, avec ses victoires d’homme vif et fort, dont la statue orne la rue Viau, au coin de Pierre-de-Coubertin.

Et Alfred Laliberté, ce sculpteur qui – le premier – a représenté dans le bronze des personnages de tous les jours, ni dieux ni héros. Deux fontaines témoignent de son travail dans Hochelaga-Maisonneuve, l’une ornant la façade du Marché Maisonneuve et l’autre (qui ne fonctionne jamais…), celle des Bains Morgan, juste à côté.

Ces lieux nous parlent avec leurs pierres, avec leurs arbres, avec leur histoire. Ils nous parlent de conquête et de défaite, d’hommes forts et de femmes courageuses, de bourgeoisie urbaine et de milieux ouvriers, de grandes ambitions et de douloureux échecs… Ils nous parlent aussi de modernité québécoise.

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Pour mieux connaître ce quartier exceptionnel et mal aimé, en voici une visite guidée.

Au nord de l’avenue Sherbrooke, le Jardin Botanique, havre de paix aux sentiers de sable (et non d’asphalte, ouf !), avec plans d’eau et jardins des Premières Nations, parmi divers autres. Le Jardin Botanique, œuvre du Frère Marie-Victorin, celui dont le nom a servi à baptiser la jolie route qui longe le fleuve entre Montréal et Québec. Marie-Victorin, un poète, un maître à penser, une référence, directeur-fondateur de l’Institut botanique de l’Université de Montréal, auteur de la Flore laurentienne, ce chef-d’œuvre de nos patrimoines scientifique et littéraire, une somme publiée en 1935, encore enseignée aujourd’hui à l’université, et qui garde mémoire des relations intimes entre les premières nations, le peuple du Québec et leur terre natale. Son Jardin Botanique comprend aujourd’hui deux grands musées consacrés à la Nature : l’Insectarium et la Maison de l’Arbre.

Juste à côté : l’immense et magnifique Parc Maisonneuve, un ancien golf que des groupes de citoyens, à force de pressions, ont fait transformer en parc public. On s’y promène en vélo ou à pied, on s’arrête au pied des peupliers, on s’y perd à l’ombre des sapins. Et on y admire un Totem sculpté par les scouts en hommage à la spiritualité amérindienne, angle Viau et Sherbrooke, coin nord-ouest.

À l’autre extrême, de biais avec le Jardin Botanique, au coin sud-est de Pie-IX et Sherbrooke, voici le splendide Château Dufresne, avec ses plafonds encaissés, ses foyers majestueux, ses marbres luxueux, ses salles gigantesques, héritage d’une bourgeoisie francophone qui rêvait de fonder dans l’Est de Montréal un pendant à la bourgeoisie anglophone de Westmount, et de faire ici un petit Paris en Amérique du nord, dans cette ville de Maisonneuve qui a vu le jour à la fin des années 1800.

Traversons maintenant le boulevard Pie-IX : c’est là qu’on trouve la construction la plus invraisemblable qui soit, le Stade olympique, véritable défi lancé aux règles éternelles de l’architecture, ode au pouvoir du béton armé – cette fabuleuse invention du XXe siècle, victoire de l’ingénierie qui permet désormais de braver la loi implacable de la gravitation universelle et de construire, volontairement et en toute impunité, une tour penchée ! Le Stade est un temple laïque, construit après que le Québec eut rejeté en bloc son passé religieux. Un navire en rade dont le mât, unique en son genre, guide le promeneur montréalais dans l’espace géographique et sert d’effigie à la ville de Montréal dans le monde entier. Sa forme est celle d’un poumon et son histoire, celle d’un pays qui fut momentanément ivre d’une liberté fraîchement conquise.

Note : Il faudrait entourer ce stade de verdure pour en apprécier la folie, l’ambition, le gigantisme. Enlevons le béton inutile qui l’entoure afin d’apprécier le béton si utile qui le fait tenir debout. Que la flore laurentienne du Jardin Botanique traverse la rue Sherbrooke et envahisse ce nénuphar géant que bien des Montréalais aiment sans oser le dire. Tout comme les Butchard Gardens attirent les visiteurs à Victoria en Colombie-britannique, le Stade attirera des millions de personnes si nous l’entourons de Jardins à la Québécoise : allées de fougères, massifs de bleuets, talles de trilles des bois, haies de cormiers, bosquets de conifères, jardins beaux en été comme en hiver et sentiers de cailloux qui mèneraient à… la fontaine ! Aimons-la, cette construction unique au monde, au pied de laquelle Riopelle était ravi de voir placée sa fontaine de bronze. Admirons le gigantesque monument blanc dont la tour se remplira bientôt de nouvelles entreprises, et qui surplombe un des quartiers les plus intéressants de l’île de Montréal. Laissons ce grand monstre fascinant nous parler d’épopée québécoise. Faisons de ce lieu un endroit magnifique. Et continuons notre visite…

Sur la rue Pierre-de-Coubertin, on trouve un autre haut lieu du sport et de l’histoire québécoise : l’Aréna Maurice-Richard, également doté d’une sculpture en bronze qui représente le Rocket en train de compter un but. Pourquoi ne pas aménager cette sculpture qui représente notre héros en pleine action ? Pourquoi ne pas donner au Rocket un panneau explicatif, des bancs, des fleurs, des arbres, un petit café ? Dommage de le laisser tout seul dans son coin, lui si fier et si puissant…

En réalité, l’Est de Montréal — par son ancrage culturel et sa situation géographique — offre un des visages le plus authentiquement international de notre pays.

On y trouve le Québec de la nature avec l’Insectarium, le Biôdome, la Maison de l’Arbre, le Jardin botanique, le Jardin des Premières Nations et… les futurs Jardins olympiques ;

le Québec du sport et du jeu, avec le Stade et l’Aréna Maurice-Richard ;

le Québec de l’agriculture avec le Marché Maisonneuve et sa belle sculpture d’Alfred Laliberté intitulée La Fermière ;

le Québec des rigodons et de la turlute avec le Festival de la Grande Rencontre qui s’est tenu dans ce quartier où vivait la Bolduc ;

le Québec de la grande industrie et des ouvriers, avec ses petites maisons en rangée, ses méga-complexes industriels et ses grandes usines aujourd’hui transformées en lofts ;

le Québec de l’ancienne bourgeoisie canadienne-française, avec ses belles demeures, leurs grandes galeries, leurs façades de pierre, leurs vitraux luxueux et le Château Dufresne qui trône là-haut ;

le Québec religieux, avec ses immenses couvents de brique, ses presbytères de pierre et leur jardins proprets, ses églises majestueuses et ses orgues Casavant ;

le Québec des familles nombreuses, avec ce jeu du drapeau pratiqué par des générations de petits Québécois, avec ces deux enfants de bronze d’Alfred Laliberté qui se lancent de l’eau depuis plus de cent ans devant les Bains Morgan, avec les ruelles du quartier qui résonnent toujours, aujourd’hui, des piailleries d’école ;

le Québec des architectes et des artistes, avec (entre autres) la somptueuse caserne Letourneux, réalisée d’après les plans du fameux architecte américain Frank Lloyd Wright, et où s’est installé en 2002 le Théâtre Sans Fil avec ses marionnettes géantes ;

le Québec des Amérindiens avec le Jardin des Premières-Nations du Jardin botanique, le totem du Parc Maisonneuve, et le nom du quartier Hochelaga juste à côté, dont il serait bon de se rappeler qu’il désigne une bourgade iroquoise découverte par Jacques Cartier ;

et enfin, le Québec du fleuve Saint-Laurent, avec ses grands espaces, ses vents et ses bateaux.

Notre fleuve, nous devrions en décontaminer les abords et y installer des étangs, des sentiers, des promenades. Redonner sa vocation de parc à certaines parties de la bande de terre sise entre le fleuve et le boulevard Notre-Dame, comme l’avait prévu l’industriel Charles-Théodore Viau, un des fondateurs de la ville de Maisonneuve. Il faudrait également, dans d’autres parties, retrouver le port et les marins. Que le fleuve cesse d’être interdit aux citoyens dans la portion située vis-à-vis des quartiers centraux qu’elle longe et dont elle bloque la vue.
Alors, on viendrait de partout admirer cette ville passionnante et chargée d’histoire, avec ses habitants conscients de ce qu’ils sont et des richesses dont ils jouissent, dans un pays aimé pour ses hivers blancs et ses étés torrides, un pays représenté, célébré et offert depuis le Jardin botanique, le Parc Maisonneuve et le Château Dufresne au nord, jusqu’au sud où le fleuve ouvre au monde entier la porte de l’Amérique du Nord.

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3 réponses à • Une visite guidée de mon quartier

  1. Julie Michel dit :

    En cherchant sur le web l’histoire de mon quartier (qui est en fait un peu plus à l’est d’Hochelaga-Maisonneuve), je suis tombée sur votre « visite » guidée. Je trouve votre texte riche en images et en projets. En effet, ce quartier ne bénéficie pas assez des ressources des gouvernements afin de promouvoir notre patrimoine et la beauté de celui-ci.Peut-être cet état de cause sera-t-il réglé avec la venue du secteur privé dans le quartier, Saputo construisant un stade consacré au soccer? Merci pour cette belle visite guidée, moi qui aime tant ma ville et tout particulièrement l’est, j’ai grandement apprécié. Julie Michel.

  2. Marc Laurendeau dit :

    Bonjour et félicitations pour votre site qui recèle d’informations intéressantes sur le quartier. J’ai cependant noté une erreur dans l’attribution du projet de la caserne Letourneux à Frank Lloyd Wright. La caserne est plutôt l’œuvre de Marius Dufresne né à la ville de Pointe du Lac en 1883, également l’architecte du marché Maisonneuve. La caserne a été réalisé en 1914 et sa conception a certainement été influencée par le travail de Frank Lloyd Wright. L’œuvre de Marius Dufresne étant d’autre part plus marquée par une influence beaux-arts.

    Salutations!

  3. Minoque dit :

    La Caserne Letourneux a peut-être été construite sous la direction de l’architecte Marius Dufresne, mais d’après des plans de Frank Lloyd Wright. C’est même la copie conforme d’un bâtiment qu’on trouve encore à Chicago, je crois que c’est un ancien hôtel de ville. Je l’ai vu de mes yeux vus!

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