• L’homme qui plantait des virgules

Ce soir, je ne veux surtout pas arriver en retard à la conférence organisée à l’Université du Québec à Montréal par l’Association canadienne des réviseurs. Je vais voir et entendre Aurel Ramat, l’auteur d’un livre que j’ai acheté il y a plus de quinze ans et que, depuis, je consulte et triture allègrement.


Le Ramat de la typographie d’Aurel Ramat est connu au Québec de tous ceux et celles qui rédigent, révisent ou traduisent. Moi, je ne saurais m’en passer. C’est lui qui m’indique si l’Ouest prend une majuscule et s’il faut des italiques au Chanel n° 5; c’est là que je découvre pourquoi la république de Venise ne prend pas de capitale alors qu’il en faut une à la République française !

Je suis curieuse de rencontrer le signataire de cette humble mais indispensable plaquette, où le fouillis des règles est ordonné de façon si claire, avec une telle combinaison de sérieux et d’esprit. N’en faut-il pas une bonne dose pour aborder l’historique de la typographie en nous apprenant que c’est le célèbre imprimeur Robert Estienne qui, à partir de 1530, introduisit les accents actuels, cet imprimeur qui « épousa la jolie Perrette Bade, dont il aimait la ligne, le corps et le caractère… » ? Un vrai amoureux de la typographie, quoi !


Je mesure l’ampleur de la tâche accomplie dans une telle grammaire en me rappelant le vertige que j’ai moi-même connu le jour où j’ai accepté le mandat de rédiger un simple cahier de normes linguistiques pour une institution muséale québécoise. Pour m’en sortir alors, mon modèle, ma référence, ma bouée s’était appelée… Aurel Ramat.


Et ce soir, c’est lui qui donne la conférence. Local A-2710. J’arrive…


Il est là, au bout du corridor. Timide et souriant. Une tignasse de lion, des yeux intelligents et des manières fines. « Monsieur Ramat, quel plaisir ! » J’ai l’enthousiasme essoufflé d’avoir couru dans les couloirs de l’UQAM.


En classe, monsieur le professeur s’avère généreux de son savoir, qui est vaste. Homme de métier et de coeur, ancien typographe à la Gazette de Montréal, il nous parle d’un temps où l’on apprenait la typographie en fondant du plomb dans des casses. Pour servir la clarté de la langue et favoriser le bonheur de la lecture, ce jardinier des mots a consacré des milliers d’heures à se river l’oeil sur des points de suspension, l’esprit tendu vers des coquilles. Un jour, en parlant de lui, sa fille dit à une amie : « Mon père ? Il est dans son bureau, en train de jouer avec ses virgules… »


Aurel Ramat me fait penser à Elzéard Bouffier, l’homme qui plantait des arbres. Ses virgules ressemblent aux graines du personnage de Giono, qui les triait aussi méticuleusement. Par sa persévérance, sa passion silencieuse et son travail acharné, ce sylviculteur de la langue a créé l’oeuvre d’une vie, qu’il continue d’épurer, de labourer et de fertiliser, pour le bénéfice d’inconnus qui en profiteront après lui. Parmi ces inconnus reconnaissants, il y a moi, bien sûr, et vous, sans doute.

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2 réponses à • L’homme qui plantait des virgules

  1. Eh bien, bravo pour cet éloge…
    Et je comprends alors que c’est par une virgule, simple virgule en lieu et place d’un point à la ligne, qu’une enquêtrice sociale m’a planté !!!

  2. Ce que je voulais vous dire, je l’ai envoyé par « contact », dans votre bannière. La machine m’en a remercié, je suppose donc que vous le trouverez quelque part dans le crâne de votre ordinateur, à moins que ce ne soit dans le ventre ou dans l’œil.
    Ce  » Ramat de la typographie  » m’intéresse au premier chef. Je corrige en effet, actuellement, un bouquin dont je suis l’auteur. Ne possédant qu’un « code typographique » tout à fait débile, je me débrouille tant bien que mal.
    En tout cas, à vous lire, je vous trouve une belle plume.
    A bientôt ?

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